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Avec un répertoire fortement ancré dans le contemporain, Jean-Louis Martinelli privilégie les écrivains qui parlent de leur temps. Alors quand on apprend qu’il choisit de mettre en scène Feydeau, l’étonnement est général. Après tous ces auteurs, après Koltès, Pasolini, Fassbinder ou Heiner Müller, quelle mouche a donc piqué Jean-Louis Martinelli ? Le désir de s’affronter aux défis de la comédie ? Car s’il ne s’empêche pas de régulières immersions dans le théâtre classique, c’est plutôt Tchekhov, Racine ou Sophocle qui l’inspirent ! En effet, Jean-Louis Martinelli monte Feydeau pour la première fois. Et, pour ce faire, il a même quasiment lu toutes ses pièces pour trouver celle qui lui parlait le plus (la bibliothèque du théâtre est d’ailleurs très bien fournie pour qui voudrait compléter sa collection avec les textes de Feydeau, les rééditions à L’Avant-scène-théâtre, ou encore les essais qui lui sont consacrés).

À Nanterre, au cœur des cités secouées elles aussi par les ondes de choc des désastres économiques actuels, le directeur des Amandiers fait donc le choix de monter cet auteur pour faire rire certains, mais surtout pour rappeler que Feydeau a créé un théâtre de la crise, qui nous parle toujours maintenant. Qu’il donne la parole à nos contemporains ou qu’il revisite les classiques, Jean-Louis Martinelli fait « cheminer ensemble auteur d’hier et de demain pour cerner notre vivre-ensemble, aujourd’hui ». Ce choix n’a rien d’incongru. Les Fiancés de Loches permet au metteur en scène de creuser encore davantage les questions qui l’intéressent : « Dans cette pièce de jeunesse, toutes les obsessions de Feydeau sont déjà là, explique-t-il, mais le triangle amoureux souvent mis en jeu par la suite, mari-amant-maîtresse, n’est pas au centre de l’œuvre. Ici, il s’agit violemment de l’affrontement de deux mondes : ceux qui ont une place et ceux qui la cherchent, aussi bien maritalement que professionnellement. Cette pièce présente une nouvelle occasion d’examiner comment fonctionnent les mécanismes de “mise à la marge”, de questionner ce qu’il en est de la norme ».

Inutile, donc, de s’attendre à assister à un simple divertissement ! Hormis le deuxième acte qui peut susciter des fous rires, les premier et troisième acte dérangent plus qu’ils n’amusent. Car, finalement, cette comédie dresse un tableau bien sombre de la société bourgeoise du xixe siècle. Parce que, selon Jean-Louis Martinelli, « cette œuvre de Feydeau se situe dans l’espace du pathologique », la transposition dans notre époque de folie se faisait naturellement. Voilà donc un spectacle qui arrive à point nommé, à une période traversée de crises profondes, car le rire naît de la catastrophe, et qu’il est souvent salutaire pour s’en sortir.

Comme toujours chez Feydeau, l’intrigue est d’une grande complexité dramatique – et c’est d’ailleurs là que réside en partie son génie –, mais l’argument de départ est simple. Deux frères et leur sœur débarquent à Paris pour se marier. Ils souhaitent s’adresser à une agence matrimoniale. Or ils se trompent d’étage et finissent dans un bureau de placement pour gens de maison. Engagés comme domestiques par un « excité » qui soigne pourtant des malades mentaux, ils passent pour fous. Ces doux dingues finissent internés dans l’institut dirigé par ce fameux Dr Saint-Galmier, subissant les douches chaudes et froides que ce médecin d’avant-garde inflige à ses malades (on est en 1888 ; c’est donc un contemporain de Charcot). Une thématique et une mécanique infernale laissant déjà pressentir ce qui adviendra à Feydeau, lequel finira ses jours en maison psychiatrique. Heureusement, la pièce s’achève mieux que cette triste fin ! Les personnages parviennent quand même à prendre conscience des malentendus et, comme s’ils se réveillaient après un long cauchemar, reprennent pied pour rebondir.

Théâtre des Amandiers | © Florence Lebert

« Qu’en est-il de la parole délirante, de “l’insensé” ? », s’interroge Jean-Louis Martinelli. Quels troubles traduisent ce dérèglement du langage, systématique dans l’œuvre de Feydeau ? Jeux de mots, doubles sens conduisent en effet à de truculents dialogues de sourd. Les mots précipitent ceux-ci dans les pires situations parce que ce n’est pas la pensée qui préside, mais les pulsions – en l’occurrence sexuelles. Les dérapages, de moins en moins contrôlés, et l’affolement général qui s’ensuit, confèrent à cette dramaturgie un aspect hystérique certain. Le rythme s’accélère inexorablement, le moteur de l’intrigue s’emballe, et les personnages, pris dans le tourbillon des quiproquos, en ont la tête qui tourne. Effet comparable, sans doute, à ce qu’a pu alors susciter l’invention du xixe siècle, le train, qui bouleverse le rapport au temps et à l’espace.

Les Fiancés de Loches n’est pas sans évoquer la Cagnotte de Labiche, dont le ressort principal se fonde sur le choc de culture entre les gens de province et de Paris, la capitale qui exerce une force d’attraction croissante au tournant de ce siècle grâce aux nouveaux chemins de fer. Le rapprochement géographique induit ne serait-il d’ailleurs pas une des causes de l’égarement de ces ruraux ?

Jean-Louis Martinelli travaille l’arrière-plan social. Les rapports de classe sont très forts entre ces maîtres et ces domestiques, entre ces Parisiens snobs et ces clochards, dont la naïveté n’a d’égale que la balourdise. Avec Feydeau, la bêtise est à tous les étages ! Le metteur en scène joue sur le grotesque des personnages. Mais, lui qui souligne volontiers les effets pervers de l’ultralibéralisme, système de moins en moins enclin à partager ses richesses, il a trouvé là matière à propos : « Ce qui était en germe au début de la société du siècle précédent s’est développé et a atteint son paroxysme aujourd’hui. C’est une pièce du tout début du capitalisme, que nous montons au moment où le capitalisme financier est en crise. ».

La question de l’argent est effectivement centrale dans la pièce. L’appât du gain est la principale source de motivation des protagonistes. Le rapport hommes-femmes est alors toujours déterminé par les dots. Enfin, le capitalisme est un système générateur d’exclusion. Si Feydeau sait que le comique naît d’une inadaptation des personnages à une situation donnée, Jean-Louis Martinelli considère que de nombreux drames peuvent aussi s’expliquer par la marginalisation des individus. Comment, en effet, ne pas sombrer dans la dépression suite à la perte de son emploi ? Comment certains finissent-ils à l’H.P. simplement parce qu’ils dérangent ? Qui sont les plus fous, finalement : les gens bien dans la norme ou ceux qui résistent à toute forme d’aliénation ?

« les Fiancés de Loches » | © Pascal Victor

Le travail scénographique contribue aussi à rendre cette actualisation convaincante. Gilles Taschet a conçu un décor très efficace, depuis le bureau type A.N.P.E. avec mobilier en plastique et panneaux d’affichage, jusqu’au spa pour dépressifs, en passant par l’intérieur d’un appartement très chic avec vue imprenable sur les tours de la Défense. Du réalisme, la pièce bascule rapidement dans le fantastique pour mieux faire ressortir le côté absurde. Les accessoires sont clinquants, les costumes kitsch, les trouvailles multiples.

Les comédiens s’amusent comme des fous, interprétant avec beaucoup de saveur ces hurluberlus. Citons-en quelques-uns : Martine Vandeville, Zakariya Gouram, Mounir Margoum ou Sophie Rodrigues, le fameux trio. Ne jouant pas l’époque, mais la situation, ils semblent improviser à chaque réplique tant ils sont ancrés dans « l’ici et le maintenant ». Emportés par le matériau même de la langue, ils expriment la pulsation de l’auteur. Ils dansent, ils chantent (il ne faut pas oublier que, à la base, le vaudeville est un genre dramatique qui comprend des refrains chantés), ce qui donne un côté comédie musicale intéressant. Ce qui l’est davantage encore, c’est l’intégration de résidents du C.A.S.H. (centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre), qui campent une galerie de chômeurs avant de pousser la chansonnette un peu plus tard. Et c’est tant mieux si ça déraille !

La représentation de ces corps blessés par la vie jusque dans leur chair nous interpelle sur la faculté à regarder en face la misère du monde. Autres corps, autres codes. Ce choix s’inscrit naturellement dans le spectacle, car il prolonge des ateliers menés depuis plusieurs années par le théâtre avec cet organisme : « Lorsque s’est posée la question de recherche de figurants, je me suis dit : travaillons avec les gens de cet hôpital. Le groupe du C.A.S.H. vivra la même situation sur le plateau que ces Lochois qui arrivent dans un univers où ils sont perdus. J’ai souhaité travailler sur la tension entre espace et présence de corps, dont une partie sont des corps étrangers, des corps déplacés. Le déplacement est une des figures du rire chez Feydeau », précise Jean-Louis Martinelli.

Ce dernier fait subir un traitement de choc à Feydeau, plongeant les personnages dans un bain de folie, jetant un éclairage cru et inquiétant sur notre contexte social, pointant les dérives d’une société plus inégalitaire que jamais. Sa démarche est intéressante pour ce spectacle et pour toute sa programmation, dont on peut relever la grande cohérence : « Peut-être y a-t-il un lien entre la fin de cette pièce qui se termine dans un hôpital psychiatrique de fantaisie, le centre d’hydrothérapie et Kliniken », souligne-t-il. Kliniken est un spectacle remarquable créé en 2007 à partir d’une pièce de Lars Norén, un autre de ses auteurs fétiches, qui travaille beaucoup sur les névroses de la société. Il a présenté ses œuvres à plusieurs reprises. Une fidélité qui participe aussi de l’identité du lieu.

Travail de longue haleine, famille d’acteurs, esprit de troupe, questions de fond creusées sans relâche ni facilité, Jean-Louis Martinelli est sincère dans ses engagements et libre, car réfractaire aux effets de mode. Même s’il préfère laisser émerger le doute, plutôt que d’apporter des réponses toutes faites, il se plaît à établir des passerelles pour trouver des issues de secours. Surtout, il refuse d’instrumentaliser le théâtre, qu’il considère non comme une forme d’animation au service des exclus, mais avant tout comme un art susceptible d’apporter un supplément d’âme à partir d’un matériau brut de chair et de mots. Sans jamais quitter la posture du poète, il nous invite à réfléchir sur le monde sans aucun didactisme ni sectarisme, car il œuvre pour que, à Nanterre, comme dans toute autre grande métropole, le théâtre demeure un « espace de questions, de rêves et de jeu ». Pour un art qui maintient l’homme dans un état de désir, un homme digne, un homme éveillé. Bref, un homme debout et vivant. 

Léna Martinelli


Les Fiancés de Loches, de Georges Feydeau

Mise en scène : Jean-Louis Martinelli

Avec : Christine Citti, Edéa Darcque, Laurent d’Olce, Zakariya Gouram, Maxime Lombard, Mounir Margoum, Anne Rebeschini, Sophie Rodrigues, Martine Vandeville, Abbès Zahmani et avec les résidents du C.A.S.H. (Daniel Bachelet, Patrick Bonnereau, Joachim Fosset, Marie-Thérèse Boulogne, Christophe Herman, Isabelle Larpin, Georges Nde Nang, Salah Zemmouri et Emmanuel Peironnet)

Pianiste : Séverine Chavrier

Scénographie: Gilles Taschet

Costumes : Patrick Dutertre

Son : Jean-Damien Ratel

Lumière : Éric Argis

Accessoires : Philippe Binard

Maquillage et coiffures : Françoise Chaumayrac

Assistante à la mise en scène : Katia Hernandez

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92000 Nanterre

Réservations : 01 46 14 70 00

www.nanterre-amandiers.com

R.E.R. Nanterre-Préfecture

Du 28 février au 11 avril à 20 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 1 h 50

De 25 € à 12 €

Tournée

– les 5 et 6 mai 2009, espace des Arts, scène nationale de Châlon-sur-Saône, 03 85 42 52 12

– du 12 au 20 mai 2009, T.N.P., Théâtre national populaire de Villeurbanne, 04 78 03 30 00

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