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Théâtre privé / théâtre public (suite)

 

Confusion des genres

Attention, donc, de ne pas généraliser de façon trop hâtive (voir « Les comédiens en vedette », « Les auteurs contemporains font la nique aux classiques », « Mélanges des genres ») ! D’un côté, comme de l’autre, d’ailleurs, car les privilèges des artistes subventionnés, assurés de maintenir leur pièce à l’affiche quoi qu’il arrive, ne garantissent pas pour autant la création. Pourquoi ? D’abord, car c’est le talent qui fonde la qualité artistique et l’innovation, pas l’argent. Ensuite, car les théâtres publics, aussi, doivent lutter contre le conservatisme et la frilosité. Celui des décideurs (programmateurs, experts, contrôleurs de gestion) comme des spectateurs, dont les chiffres de fréquentation fournissent des critères aujourd’hui incontournables. Les institutions doivent remplir des objectifs de plus en plus contraignants. Privilégier des valeurs sûres est alors une solution tentante.

 

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« le Roi lion » | © Disney-Photo Brinkhoff-Mogenburg

 

Autre parenté : à en croire Georges Terrey, le secteur privé entre dans une « profonde mutation » avec l’affirmation de nouveaux enjeux que l’on croyait jusque-là réservés au secteur subventionné : « sensibiliser le “non-public”, adapter son accueil aux personnes handicapées, être présent en région, participer à “la décentralisation” ». On peut se féliciter de tels rapprochements et de relations plus apaisées. Cependant, on doit aussi craindre la tendance à gommer les caractéristiques de chaque secteur.

 

En finir avec les polémiques ? Surtout avec les clichés. Certaines idées reçues doivent être remises en cause. En revanche, ne cessons pas les polémiques. Ce n’est pas pour rien que clivages corporatistes, querelles de personnes et débats de spécialistes alimentent les chroniques depuis tout ce temps. Déjà, au xviiie siècle, théâtres de foire et de privilèges se livraient une bataille sans merci. Depuis, force est de constater la permanence de rapports de force. L’importante contestation suscitée par la nomination de Jean-Marie Besset, auteur à succès du théâtre privé, à la tête du Théâtre des Treize-Vents, centre dramatique national Languedoc-Roussillon - Montpellier, en est un exemple tout à fait récent. La lutte des pouvoirs et la concurrence constituent évidemment les nerfs de la guerre. Ces relations conflictuelles ne sont évidemment pas sans excès, mais questionnant le théâtre dans ses rapports à l’argent, au pouvoir, à l’art, elles posent des problèmes identitaires importants.

 

Des dérives sont à déplorer dans les deux camps : manque d’inspiration, académisme, facilité, vulgarité, élitisme… Le débat d’idées, dès lors qu’il est respectueux de son adversaire, garantit le bon fonctionnement démocratique. Pointer les faiblesses des uns, souligner les limites des autres, permet aussi de s’améliorer.

 

monologues-du-vaginDans le secteur privé, on peut avoir de bonnes surprises. Il ne faut pas toujours se fier au titre, parfois racoleur : Ce soir j’ovule (4) évoque, non sans humour, le parcours semé d’embûches de femmes qui ne parviennent pas à avoir d’enfants. Les Monologues du vagin (5) est une pièce tout à fait honorable sur la joie d’être amante et le bonheur d’être femme, mais aussi la fierté d’être mère. L’auteur, l’activiste féministe Eve Ensler, témoigne sur toutes les formes de violence infligées au corps féminin. Traduite en 49 langues et jouée dans plus de 130 pays, son succès est tout à fait mérité (elle entame sa dixième saison à Paris).

 

Souvent, dans le secteur privé, les mots vous caressent les oreilles. Bercés, vous êtes indéniablement séduits. En dépit du rôle de découvreur fièrement revendiqué par le S.N.D.T., peu d’auteurs restent dans ses annales. Sans parler des textes « ras les pâquerettes » à cause d’intrigues d’une simplicité désarmante (X aime Y qui aime Z), de construction dramatique élémentaire (dialogue entre deux personnes en conflit), de personnages archétypaux (la carriériste, le « pauv’ mec », la névrosée, le cocu, le séducteur, l’oie blanche).

 

Moins ouvert sur le vaste monde, moins engagé politiquement – ou tout du moins socialement – que le secteur subventionné, le choix du théâtre privé de traiter des petites choses de la vie ne manquent pas d’intérêt, pour peu qu’elles soient traitées de façon originale. C’est là qu’intervient le rôle du metteur en scène. L’absence de point de vue dramaturgique fait partie des faiblesses du secteur privé, où les « faiseurs » priment trop souvent sur les lecteurs avisés d’un texte. Le rôle du metteur en scène est complexe : outre qu’il doit monter un projet de A à Z (c’est-à-dire la contribution à la recherche de financements, la coordination de tous les corps de métier nécessaires à la réalisation d’un spectacle), il doit livrer une interprétation personnelle d’une œuvre. On n’est en effet pas prêt d’oublier la puissance des mises en scène de Patrice Chéreau, Peter Brook ou Ariane Mnouckine, qui ont su, chacun à leur façon, révéler l’aspect visionnaire de Shakespeare.

 

Autre intérêt des mises en scène proposées dans le secteur subventionné : la variété des univers esthétiques, des directions d’acteur, la singularité des conceptions du théâtre, voire des théories mises en pratique. Oui, osons le mot « théories » ! Lisez l’Espace vide de Peter Brook (Le Seuil) ou les Pèlerins de la matière de Roméo Castellucci (Les Solitaires intempestifs) ! Ces ouvrages sont passionnants.

 

theatre-de-la-villeDes créations inattendues plutôt que des évènements attendus

Rien de pire que le formalisme ! Peu importe la forme, rétorqueront certains, l’essentiel est d’avoir quelque chose à dire. Et si le principal était plutôt l’anticonformisme ? Les metteurs en scène font œuvre à part entière, au même titre que les auteurs des textes qui ne se suffisent pas à eux-mêmes. Quant aux comédiens, qui incarnent ou tiennent à distance respectable les personnages, ils contribuent aussi à témoigner, à traduire le rapport au monde d’un artiste.

 

C’est d’ailleurs par le jeu d’acteur que passent les émotions les plus fortes. Parce que vivant sur scène, ils réveillent les fantômes qui vivent en nous. Et l’exigence avec laquelle certains metteurs en scène les font travailler nous permet de mieux apprécier cette humanité.

 

Les hommes de théâtre n’ont donc pas tous la même approche de leur art. Ils ne s’adressent pas à un seul et unique public, ils ne visent pas toujours des effets identiques. « Toute notre activité repose sur le désir et l’espoir de partager notre plaisir », précise Georges Terrey. Les spectacles de cette rentrée 2010 révèlent que les théâtres privés préfèrent effectivement divertir. Maîtrisant la mécanique bien huilée du désir, on lance tel évènement, on insiste bien sur la valeur ajoutée de telle production. On connaît la chanson ! Les téléspectateurs se ruent alors dans les salles pour retrouver, en chair et en os, les amuseurs du petit écran ou les stars du septième art ; ils écoutent des comédiens qui leur renvoient l’image à peine déformée de leur pauvre condition d’être humain.

 

Les théâtres subventionnés cherchent, quant à eux, à interpeller, voire à bousculer. Difficile parfois d’entendre des choses injustes sur des problèmes qui ne se traitent pas à la légère. Mais cela peut aider à comprendre ou à agir, à son niveau. Réfléchir sur les dérives du libéralisme, sur les conséquences du quant-à-soi, sur les travers des puissants, relève aussi d’une nécessité impérieuse. Considéré comme « intello », le théâtre subventionné fait peur. Entre le « tout-va-bien » et le « rien-ne-va plus », il y a des spectacles qui nous épargnent les refrains bien-pensants et explorent de nouvelles voies nous aidant à croire en des lendemains qui chantent.

 

Et que les réfractaires se décomplexent ! Contrairement à ce que certains pensent, dans le secteur subventionné, on peut aussi trouver son plaisir. Même s’il est moins aguichant ! Rire est un plaisir infime. S’instruire en s’amusant, un plaisir suprême. Multiplier les perspectives, dégager des pistes, excite l’imaginaire. C’est le propre de la création contemporaine que de permettre au spectateur de se forger sa propre opinion à partir d’une proposition ouverte. Et s’il arrive qu’on ne comprenne pas d’emblée, les traces qui s’inscrivent en nous permettent parfois d’appréhender les enjeux longtemps après la représentation. être considéré comme un individu à part entière, et non un simple consommateur, est une marque de respect fort appréciable. Par ailleurs, quoi de plus jubilatoire qu’un feu d’artifice verbal, un festival de trouvailles scénographiques, un bouquet d’émotions ? Se laisser aller au vertige des sens est un délice dont on ne se lasse pas. Et si les plaisirs solitaires ne vous tentent pas, n’oubliez pas que les théâtres publics mettent à disposition des spectateurs des médiateurs qui vous accompagneront dans les expériences les plus diverses. Le terme de théâtre populaire peut paraître galvaudé à certains. Pourtant « l’élitisme pour tous » cher à Antoine Vitez, grand homme de théâtre, directeur de Chaillot (1981-1988), alors berceau du T.N.P., paraît plus que jamais d’actualité.

 

En matière théâtrale, il y en a pour tous les goûts, donc. Les Trois Coups préfèrent les saveurs épicées aux mets douceâtres, d’où ses coups de cœur, ses coups de gueule aussi. Mais on recommande à chacun de prendre le temps d’apprécier l’infinie variété des spectacles qui nous sont proposés en cette rentrée 2010. Découvrez et plus, si affinités. 

 

Léna Martinelli

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Chiffres clés 2009 (source La Documentation française, statistiques du ministère de la Culture et de la Communication, publiés en 2009)

• Le S.N.D.T. (Syndicat national des directeurs et tourneurs du théâtre privé) regroupe 49 théâtres et 5 tourneurs

• Les 47 théâtres privés de Paris totalisent 16 897 représentations pour 3,2 millions de spectateurs

• Les 5 théâtres nationaux (Comédie-Française, Théâtre national de Chaillot, Théâtre national de la Colline, Odéon-Théâtre de l’Europe et T.N.S.-Strasbourg) totalisent 1 465 représentations pour 705 000 spectateurs

• Les 39 centres dramatiques nationaux et régionaux totalisent 5 416 représentations pour 1 004 000 spectateurs payants (au siège)

• Les 69 scènes nationales totalisent 1 963 000 entrées payantes (chiffres 2006/2007)

• On compte 103 scènes conventionnées

• On recense 627 compagnies théâtrales subventionnées par le ministère de la Culture et de la Communication

(1) Le Roi lion, livret de Roger Allers et Irène Mecchi

Mise en scène : Julie Taymor

Théâtre Mogador • 0820 88 87 86

www.mogador.net

Depuis le 4 octobre 2007

(2) La Cage aux folles, de Jean Poiret

Mise en scène : Didier Caron

Théâtre de la Porte-Saint-Martin • 01 42 08 00 32

www.portestmartin.com

Depuis le 9 septembre 2009

(3) La Vie parisienne, de Jacques Offenbach

Mise en scène : Alain Sachs

Théâtre Antoine • 01 42 08 77 71

www.theatre-antoine.com

Depuis le 3 décembre 2009

(4) Ce soir j’ovule, de Carlotta Clerici

Mise en scène : Nadine Trintignant

Théâtre des Mathurins • petite salle • 01 42 65 90 00

www.theatremm.com

À partir du 13 janvier 2010

(5) Les Monologues du vagin, de Eve Ensler

Mise en scène : Isabelle Rattier

Théâtre Michel • 01 42 65 35 02

www.theatre-michel.com

Depuis le 14 février 2007

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