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Les Trois Coups : C’est donc une victoire pour votre méthode !

Philippe Adrien : Oui, mais ce qui est encore plus intéressant, c’est que je l’ai invité à mettre des images sur les mots. Son père a dit : « Stéphane, ça, il ne peut pas le faire ! ». Eh bien, moi, je n’en suis pas si sûr. Ça le rend plus fragile, parce que avant il récitait, plein gaz et plein pot. Il est plus fragile, mais plus juste.


Les Trois Coups : Ces expériences doivent beaucoup vous nourrir dans votre travail de metteur en scène.

Philippe Adrien : J’ai toujours pensé que la pratique académique avait besoin d’être dérangée : c’est l’enseignement de ce qui s’est passé en art depuis la fin du xixe. Ce qui est passé par le surréalisme, le dadaïsme, par toutes ces tentatives d’arracher les pratiques artistiques de leur routine académique. J’ai travaillé en prison, avec des handicapés, j’étais à Bonneuil avec Maud Mannoni… J’ai toujours cherché l’écart qui permette d’éviter la routine. Les difficultés qu’on a à vaincre, dans notre métier, avec des jeunes handicapés, nous poussent à inventer. Dans le Procès, par exemple, sur une scène j’avais besoin que Bruno Netter soit guidé. J’avais donc inventé un système d’ombres, un peu comme ce qu’avait fait Arianne, ma voisine, dans Tambour sur la digue, dans lequel elle « marionnettisait » les personnages. Les acteurs, qui faisaient une foule de choses, enfilaient collants et cagoules noirs pour intervenir dans le parcours scénique de Bruno Netter : une main le prenait en charge et l’amenait un peu plus loin, puis on le lâchait et il reprenait son jeu. Au fil des répétitions, ces ombres sont devenues essentielles à la dramaturgie du Procès. Il y a donc beaucoup à prendre, ce qui n’empêche pas l’impatience et parfois les difficultés. Étonnamment, elles ne résident pas spécialement du côté de l’aveugle, quoique la cécité soit un statut intime tout à fait particulier. Ce n’est bien sûr pas simple, mais c’est encore plus difficile pour la comédienne sourde, par exemple. Vous avez dû vous en douter…


Les Trois Coups : Qu’elle était sourde ? Absolument pas.

Philippe Adrien : Ah bon ! Donc, elle est sourde. C’est ce qui fait qu’elle a cette voix…


Les Trois Coups : Je me doutais à la prononciation qu’elle devait mal entendre, mais je n’aurais jamais imaginé qu’elle soit complètement sourde.

Philippe Adrien : Elle est complètement sourde. Là, il y a une difficulté spécifique et une souffrance pour elle. Faire une protagoniste comme Antigone, c’était tout à fait à sa portée. Elle le fait d’ailleurs de façon virtuose puisqu’elle arrive à jouer et à recueillir la réplique du partenaire alors qu’elle ne peut pas voir ses lèvres… Il faut un apprentissage des rythmes, des impulsions, une mémoire de la durée absolument prodigieuse. Les difficultés sont, par exemple, quand on l’intègre à un chœur. Pendant les répétitions, elle tourne tout le temps la tête pour voir ce que fabriquent les autres. Elle est obligée. Depuis qu’on a commencé à jouer, ça s’est calmé. Maintenant, elle reste dix minutes sans bouger alors que personne ne lui parle et qu’elle ne voit pas les comédiens, tout en gardant la pensée de ce qu’il se passe. Alors, évidemment, c’est ahurissant quand on sait qu’on dit toujours aux acteurs qu’il faut écouter son partenaire… Elle a un autre mode de relation à ce qu’il advient sur le plateau.


Les Trois Coups : Pour en venir au spectacle lui-même, Œdipe roi, c’était une idée de Bruno Netter, je crois ?

Philippe Adrien : Il ne le dirait peut-être pas comme ça. Donc, il faut essayer de nuancer un tout petit peu. On se connaît bien, on a une complicité réelle, mais notre relation est assez pudique. On ne parle que de ce qui concerne notre profession, de ce que l’on a à faire ensemble. On est profondément liés, mais je dirais qu’il y a des limites dans notre pratique quotidienne.

Le Malade imaginaire a été joué presque 200 fois, ce qui est énorme pour une compagnie comme celle-là. Une fois ce spectacle terminé, on s’est demandé ce qu’on allait faire. Bruno, qui a un côté Tirésias, a dit un soir : « On va faire le Procès de Kafka ! ». C’était un projet que j’avais depuis longtemps, mais que je ne n’imaginais pas faire. Peut-être que je ne l’aurais jamais fait ! J’ai dit oui.

Il est évident qu’avec cette compagnie, c’est intéressant ou important, de se confronter à des grands projets, des grandes choses. Un beau jour, quelqu’un a dit « Don Quichotte ! ». C’était le moment où Les Enfants de Don Quichotte étaient dans la rue : je suis allé sur le canal Saint-Martin, je les ai rencontrés, et on a décidé de le monter. Après ça… Je ne sais plus vraiment comment ça s’est passé pour Œdipe, mais c’était très évident. Avec Vladimir Ant, on a bricolé sur le bâti. J’ai proposé qu’on enchâsse sur le mode du flash-back Œdipe roi dans Œdipe à Colonne. Une fois que ça a été fait, on a coupaillé, arrangé, ôté des chœurs par-ci, des tirades par-là. Je voulais faire un spectacle court et j’ai tout de suite eu l’intuition de le faire en grande partie pour un public jeune. Nous avons intérêt, dans la passe que traverse la profession, à nous intéresser à ce public-là qui vient en groupes avec des professeurs. Si notre pratique a une chance de perdurer, ce sera parce qu’ils deviendront un public d’amateurs de théâtre dans vingt ou trente ans. En tous les cas, cette politique résolue que nous menons à La Tempête nous réussit.

J’ai aussi pensé ce spectacle à cause de mes gosses, j’en ai trois et je vois bien ce qu’ils pratiquent, les jeux vidéo, le cinéma, un certain aspect d’aventure et de traitement de bd. Alors cette histoire, qui est celle d’un enfant, pourquoi ne pas essayer de l’adresser prioritairement à ces jeunes ?

Quand j’ai commencé à travailler avec Elena Ant, plasticienne et épouse de Vladimir, je l’ai tout de suite mise sur cette piste, et elle m’a quasiment répondu du tac au tac. L’idée du spectacle tel que vous avez pu le voir est venue très vite. À un certain moment des répétitions, je voyais arriver ces images un peu étranges et j’étais un peu décontenancé… Puis, dans les derniers jours, je me suis finalement dit que c’était exactement ce que j’avais voulu. Surtout concernant le rapport entre Œdipe âgé et Œdipe roi de Thèbes, rapport d’opposition du côté rural d’Œdipe à Colonne avec la cité et le tyran « bling-bling » que représente Œdipe au sommet de son pouvoir.


© Œdipe | Antonia Bozzi


Les Trois Coups : Pourquoi avoir cherché l’opposition scénographique entre les deux ?

Philippe Adrien : Je prends toujours un point de vue subjectif : j’essaye d’affecter la représentation par le point de vue d’un des personnages de l’histoire. Dans les parties d’Œdipe à Colonne, le point de vue est affecté par le fait que l’aveugle domine. On est dans un monde conditionné par la cécité. C’est pourquoi il n’y a pratiquement pas d’images si ce n’est une vague idée d’arbre, de lumière. Tout est gris, le sol, les costumes. Dans Œdipe roi, l’aveugle se souvient du temps où il voyait, donc au contraire il y a une sorte de chatoiement qui, avec la vidéo et les autres éléments scéniques conduit à une ambiance beaucoup plus extérieure.


Les Trois Coups : Si je me souviens bien, vous avez refait une traduction ?

Philippe Adrien : C’est l’opération première et capitale. Quand j’avais fait les Bacchantes au début des années quatre-vingt-dix, Bertrand Chauvet avait fait la traduction quasi linéaire du grec et Jean-Daniel Magnin était repassé derrière pour l’arranger à sa manière. Je n’avais pas envie de recommencer une telle opération, mais je me suis dit que j’allais quand même lui demander de me donner le sens. Je ne lui ai pas demandé une traduction littérale, mais plutôt un premier jet sur lequel on aurait retravaillé ensemble. Comme on avait déjà fait le montage avec Vladimir Ant, il a traduit seulement les passages que nous allions garder. Le point de vue est simple, il le dirait mieux que moi, mais, en substance, je crois que le grec n’est pas une langue syntaxique. C’est une langue qui donne à voir : Chauvet parle du film de la parole. Il nous a très bien donné le sens de ce point de vue-là.

Pour moi, il n’y a rien de tel pour le théâtre que le texte passe par le gueuloir, c’est-à-dire que l’échange de paroles est fondamental. Certains critiques le considèrent comme plus ou moins trivial, mais c’est tout de même la base de notre pratique. Le dialogue dramatique est ce qui fonde le théâtre. Il faut que ça arrive à accrocher entre les protagonistes, que cela soit vif, vivant, voire violent. Dans des séances de travail de ce type, nous travaillons avec le texte et une machine à traitement de texte, et nous essayons de voir si ça convient, si ça bouge. Il n’y a pas un mot de cette nouvelle traduction et adaptation qui ne soit de Sophocle. On est au plus près du texte, ça n’est pas non plus de l’invention. De temps en temps, il y a des mots ou des tournures de phrases qui peuvent paraître anachroniques, mais c’était probablement à nos yeux la façon la plus simple de rendre compte de la simplicité du grec. Un exemple d’une phrase célèbre d’Œdipe à Colonne : « Alors, c’est quand je ne suis plus rien que je redeviens un homme ». En réalité, le grec dit : « Alors, c’est quand je ne suis plus rien que je suis un homme ». C’est-à-dire que ce redeviens est une interprétation que des traducteurs et des universitaires auront imposée. Nous avons nettoyé le texte de tout ce fatras de glose que les traducteurs au fil des siècles y avaient introduit. On se demande toujours s’il y a quelqu’un qui se penche vraiment sur le texte original. Sophocle, à travers un texte pareil, parlait à ses contemporains, et tout le monde comprenait ! Je ne vois pas pourquoi aujourd’hui on ne pourrait pas en faire autant !

Du coup, ça peut paraître un peu sec. Je suis passé par des moments où je trouvais que ça sonnait dépouillé, basique. Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est que du coup les acteurs devaient remplir par le jeu les intentions, les sentiments, l’espace qui était laissé.

L’autre point sur lequel je voudrais dire un mot, c’est sur le chœur. En Grèce au ve siècle avant Jésus-Christ, on voyait les représentations à travers le chœur qui était au premier plan, même s’il est vrai que les salles étaient gradinées de telle façon qu’on surplombait le tout. Moi, c’est plutôt l’inverse : à chaque fois que j’ai travaillé avec un chœur, je l’ai toujours mis au fond. Je me suis aussi aperçu que le texte est constitué de paroles la plupart du temps très simples et qu’à certains moments il pouvait être tout à fait transformé. C’est ce qui a fait que pour les vieillards d’Œdipe à Colonne, on a ces trois garçons tout à fait extraordinaires qui jouent leur texte. Je ne crois pas qu’il y ait le moindre hiatus entre ce qu’ils jouent et ce que font les autres. Même si parfois ça fait peut-être un peu chorale.


© Œdipe | Antonia Bozzi


Les Trois Coups : C’est le fait que l’on ressente une entité de groupe.

Philippe Adrien : C’est ça, c’est un petit groupe d’habitants de Colonne… Celui des Thébains, ce sont deux ou trois situations différentes : la foule d’abord, qui réclame une solution au problème de la peste, et après je me suis rendu compte qu’il ne me restait plus que des femmes, puisque les acteurs du chœur devaient jouer autre chose en parallèle. J’étais un peu gêné, puis je me suis dit qu’au fond, ça pouvait être le gynécée du palais. Ce qui est très intéressant, c’est la plasticité du chœur.

Le chœur des Thébains semble représenter cet assentiment presque mécanique auquel le peuple se livre sans aucune mesure devant le tyran, pas de contradiction et toujours béni oui-oui au possible. J’en ai fait des personnages de l’univers des contes, on m’a parlé de Grimm notamment. On a aussi travaillé sur les mains, et j’ai pensé à certains handicaps. Comme des bébés un peu… Finalement, c’est un peuple de bébés.


Les Trois Coups : J’y voyais plutôt des vieilles femmes.

Philippe Adrien : Aussi, tout à fait.


Les Trois Coups : Il y a un moment où l’on dirait des grenouilles, je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux Grenouilles

Philippe Adrien : D’Aristophane ? Oui, voilà ! La plasticité du chœur, c’est donc sa capacité à incarner des choses différentes en fonction des scènes et faire passer les acteurs par des mouvements différents. Ils ont très bien joué le jeu, ils ont été très patients.


Les Trois Coups : Vous n’avez pas eu peur, avec le côté académique et parfois rigide du théâtre à Paris, de faire un Œdipe qui laisse autant de place au rire ?

Philippe Adrien : Non, tout simplement parce qu’il y a beaucoup de choses tragiques qui me font rire. Je suis fait comme ça ! Quand je vois arriver la catastrophe que personne dans l’action ne voit, j’ai une tendance à provoquer le rire, pour dénoncer cette espèce d’aberration qui va faire que les gens concernés ne se rendent pas compte de ce qui est en train d’advenir. Quoi qu’il en soit, je m’en fous. Et puis parfois la tragédie n’est pas si tragique que ça.


Les Trois Coups : Justement, ce n’est pas le consensus intellectuel qui règne autour de ça. En général, on ne rigole pas avec la tragédie.

Philippe Adrien : Oui, bien sûr ! Pour moi, ça n’est pas un genre. Ce qui m’intéresse, c’est d’interroger l’objet littéraire. Les habitants de Colonne m’ont paru plutôt rigolos, et je n’exclus pas pour ma part qu’à l’époque on ait pu rire.


Les Trois Coups : C’est une expérience de spectateur intéressante parce qu’on s’attend à voir un énième Œdipe traité avec sérieux et, du coup, pendant les quinze premières minutes, on ne sait pas si on doit rire ou pas. On voudrait bien, mais on est arrêté par le consensus général qui englobe le texte.

Philippe Adrien : Ça tient au fait que ce texte est au fond extraordinairement actuel. Par exemple, quand Œdipe est à Colonne, on lui dit bien qu’il est étranger en terre étrangère, qu’il n’a pas le droit de faire tout un tas de choses et qu’il doit aimer ce qu’aime la cité. Comme une sorte de certificat de conformité.


Les Trois Coups : Un énorme écho avec la situation actuelle…

Philippe Adrien : C’est dans le texte de Sophocle !


Les Trois Coups : Ma dernière question : si vous deviez ne citer qu’un seul souvenir du travail de création d’Œdipe

Philippe Adrien : Je pense à Créon joué par ce comédien de petite taille, Jean-Luc Orofino. Dans la fameuse scène où Œdipe le menace de le mettre à mort, il nous est très vite venu l’idée de la pendaison. Pendant un bon moment, nous avons travaillé avec cette idée-là, et il était donc sur le trône d’Œdipe avec la corde au cou. Ça ne marchait qu’à moitié. J’avais proposé qu’il ait un harnais, qu’on le soulève, mais il déteste les harnais parce qu’il a déjà été soumis à des épreuves pareilles, et il ne pouvait vraiment pas être suspendu par le cou. C’est mon assistant, Clément Poiré, extrêmement important dans toutes ces aventures, qui a suggéré qu’on ne fasse intervenir la corde que plus tard. Ça a été épatant parce que les comédiens se sont immédiatement détendus et ils ont commencé à discuter, Œdipe proposant à Créon de prendre sa place, qui lui devient tout à fait confiant… L’acteur qui était soumis à un dur régime, un peu déplaisant, s’est trouvé pouvoir se détendre. C’est ça finalement ce que je cherche, handicap ou pas handicap, c’est que la liberté dans le travail permette la création. Voilà.


Les Trois Coups : Très bien, je vous remercie de m’avoir reçue.

Philippe Adrien : Avec plaisir !


Propos recueillis par

Lise Facchin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Voir la critique d’Œdipe par Lise Facchin pour les Trois Coups


Œdipe, de Sophocle

Compagnie du Troisième-Œil • 29, rue Albéric-Dubois • 49000 Angers

02 41 77 91 64

Mise en scène : Philippe Adrien

Traduction : Bertrand Chauvet

Adaptation : Philippe Adrien, Vladimir Ant, Bertrand Chauvet

Avec : Vahid Abay, Vladimir Ant, Mylène Bonnet, Monica Campanys, Stéphane Dausse, Stéphane Guérin, Catherine Le Hénan, Bruno Netter, Jean-Luc Orofino, Bruno Ouzeau, Anne-Laure Poulain

Vidéo : Lazlo Sébastien

Musique : Guédalia Tazartès

Costumes : Elena Ant

Scénographie : Gérard Didier

Lumière : Pascal Sautelet

Photos : Antonia Bozzi

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 13 janvier 2009 au 15 février 2009, mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20 h 30 ; jeudi à 19 h 30 ; dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures

18€ | 13 € | 10 €

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