Les Trois Coups
On ira tous au paradis
« Le ciel est pour tous » évoque une chansonnette un peu désuète, béate ou doucereuse. Cette pièce, écrite et mise en scène par Catherine Anne, commence par un traité d’« athéologie » bien peu convaincant. Mais elle se révèle au final plus puissante et nuancée. Sur un sujet aussi casse-cou, nous lui tirons notre calotte !
« Je ne savais pas que la Callas était morte à Toulouse ! » Cette boutade d’un taquin, à la sortie du Théâtre de l’Est-Parisien, rappelle notre méconnaissance de l’affaire Calas, une erreur judiciaire pourtant fameuse au siècle des Lumières. Sous Louis XV, des protestants de Toulouse, les Calas, sont endeuillés par le suicide d’un de leurs fils. La rumeur affirme très vite que le suicidé allait se convertir au catholicisme et que, pour l’en empêcher, son père l’aurait assassiné. Les autorités de la ville torturent puis condamnent Jean Calas à être roué, étranglé et brûlé sur l’actuelle place Saint-Georges. Sollicité par la famille du condamné, Voltaire écrit son Traité sur la tolérance et obtient du roi la réhabilitation de Calas.
Une transposition, non une reconstitution
S’inspirant de cette affaire, la directrice du TEP met en scène un texte mûri, publié en janvier chez Actes-Sud Papiers. Le ciel est pour tous n’est pas une reconstitution mais une transposition. Son auteure reste en cela fidèle à l’esprit d’À brûle-pourpoint, association de ses débuts devenue club de supporteurs du TEP, pour « mettre en scène des corps d’aujourd’hui, dans des fringues d’aujourd’hui, avec des mots d’aujourd’hui ». Son théâtre est résolument contemporain ; sa langue, faite de bribes du quotidien.
Dans Le ciel est pour tous, une famille « laïque » est, elle aussi, endeuillée. Hélène (Fabienne Lucchetti) vient de perdre son père. Non croyante, d’origine vaguement chrétienne, elle sent pourtant le besoin de lui donner des funérailles religieuses. Comment sa décision sera-t-elle perçue par son mari Abdel (Azize Kabouche), musulman agnostique, sa sœur Barbara (Stéphanie Rongeot), féministe et athée convaincue, et ses enfants Selim et Lucie, en pleine adolescence et étrangers à tout sentiment religieux ? Quel lien avec Jean Calas, me direz-vous ? Rien, semble-t-il… Pour le moment, tout du moins.
« Le ciel est pour tous » | © Bellamy
Le début de cette histoire, qui rassemble des personnages si typés qu’ils en deviennent caricaturaux, est traversé de saillies antireligieuses tellement simplistes qu’il risque de ne convaincre que les libres-penseurs et d’horripiler les croyants. Si le spectateur en reste là, il pourrait bien se faire simplement plaisir ou quitter la salle. Mais, et c’est là que le travail de Catherine Anne devient intéressant, la suite distingue foi personnelle, envisagée avec délicatesse, et représentation sociale du religieux, interrogée sans concession. Manifestement très documentée, Catherine Anne traite le sujet avec nuances, contrairement à bon nombre d’auteurs qui s’y frottent.
Une pièce catalogue
Foisonnante à l’excès, la pièce évoque tous les sujets de l’actualité religieuse, en n’en oubliant aucun. Mais à vouloir embrasser toutes les situations, elle peut ressembler à un catalogue. Hélène demande un sacrement parce qu’il « faut bien faire quelque chose ». Abdel est un musulman « non soumis à Dieu » (sic), agnostique, mais encore traversé de schémas patriarcaux. Barbara est antireligieuse, mais sa foi dans la cause féministe la poussera au martyre. Le jeune curé (Thierry Belnet), faussement moderne, se fait manipulateur. Joël (Jean-Baptiste Anoumon), jeune allumé devenu évangélisateur, se révèle être un innocent broyé par l’institution religieuse. Le macho Selim (Denis Ardant), en manque de repères, veut se faire baptiser et finit par rejoindre un groupe d’ultra-catholiques… Et comment ne pas voir dans l’attaque dont est victime Lucie (Marianne Téton), après avoir écrit un livre sur Calas, un écho à l’agression de Rayhana ? (voir ici).
Le dispositif scénique imaginé par Raymond Sarti est des plus ingénieux : au fil de la représentation, les panneaux de ciel bleu qui occupent la scène se desquament et tombent sur le plateau doré. L’azur lumineux devient nuageux puis se teinte de sombres éclats métalliques. Comme si le ciel descendait sur terre et que l’avenir s’assombrissait, sans retour en arrière possible. Petit clin d’œil : c’est le curé, cette « force de l’ordre » spirituel, qui balaye les éclats tombés à terre…
Condamner l’intolérance religieuse est d’actualité, mais certains hérauts de ce légitime combat succombent aux approximations ou aux amalgames. Comme si pour combattre un fléau, il fallait consentir à utiliser les mêmes armes que lui, fussent-elles radicales. Catherine Anne échappe à cette impasse : elle questionne ce qui motive la recherche religieuse et se préoccupe des attitudes qui peuvent permettre de vivre ensemble, entre le « respect » que Selim ne cesse d’avoir à la bouche, la tolérance molle d’Abdel, l’indifférence d’Hélène ou la véhémente opposition de Barbara. ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
Le ciel est pour tous, de Catherine Anne
Texte édité chez Actes-Sud Papiers en janvier 2010
Mise en scène : Catherine Anne
Assistante à la mise en scène : Anne Contensou
Avec : Jean-Baptiste Anoumon (Joël, Jonas), Denis Ardant (Selim), Thierry Belnet (le Curé), Azize Kabouche (Abdel), Fabienne Lucchetti (Hélène), Stéphanie Rongeot (Barbara), Marianne Téton (Lucie)
Scénographie et costumes : Raymond Sarti, assisté d’Émily Cauwet
Lumières : Stéphanie Daniel
Musiques : Fabienne Pralon
Direction technique : Laurent Jugel
Régie générale : Gaëtan Lebret
Régie lumière : Michel Violleau, Thomas Rebou, Josselin Delas, Marina Richter
Habilleuse : Pascale Fournier
Régie de scène : Nathalie Estève
Machinistes : Mohamed Nadri, Camille Artigues, Christophe Sauva
Théâtre de l’Est-Parisien • 159, avenue Gambetta • 75020 Paris
Réservations : 01 43 64 80 80
Du 15 au 28 janvier 2010 et du 9 au 19 février 2010, les mardi, jeudi et samedi à 19 h 30, les mercredi et vendredi à 20 h 30 et les dimanches à 15 heures
Durée : 2 heures
23 € | 16 € | 11 € | 8,50 €
En tournée :
– 2 et 3 février 2010 : Scène nationale de Bayonne
– 2 au 5 mars 2010 : La Comédie de Saint-Étienne