Les Trois Coups

Théâtre privé / théâtre public

 

La muraille de Chine qui séparait théâtre privé et théâtre public est de moins en moins infranchissable. Les passerelles entre les deux secteurs se multiplient, des artistes vont de l’un à l’autre avec plus de facilité. Des spécificités demeurent néanmoins. On ne dirige pas une entreprise privée comme un établissement public. Les spectateurs ne vont pas voir les mêmes spectacles. D’ailleurs s’agit-il du même public ? Et vous, faites-vous bien la différence ?

 

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Théâtre national de la Colline | © Élisabeth Carecchio

 

Comment définir théâtre privé et théâtre public ? A priori, rien de commun entre des entrepreneurs soumis à la loi de l’offre et la demande et des artistes soutenus financièrement par l’État au titre de leurs activités d’intérêt général. Outre la mission générale de mettre en valeur le spectacle vivant, en présentant au public le plus large choix d’œuvres, chaque établissement public doit respecter un cahier des charges spécifique. Ainsi, la Comédie-Française a pour mission de faire exister une troupe de comédiens ; la Colline, de diffuser le répertoire contemporain ; l’Odéon, de défendre le théâtre européen ; le Théâtre national de Strasbourg, de gérer une école supérieure d’art dramatique ; Chaillot, de promouvoir la danse. Les centres dramatiques nationaux, les scènes nationales, les théâtres de ville sont également tous dotés de moyens financiers pour soutenir des artistes émergents, des professionnels implantés sur leur territoire, pour agir en matière d’éducation artistique, de formation.

 

Des comptes à rendre aux tutelles

Leurs activités dépassent donc le simple cadre artistique. Bien que libres dans leurs choix de programmation, les directeurs ont des comptes à rendre aux tutelles (ministère de la Culture et collectivités territoriales), en termes de quotas d’œuvres issues du répertoire classique ou contemporain, françaises ou étrangères, de chiffres liés à la fréquentation, d’actions culturelles proposées.

 

georges-terrey Aucune obligation de ce type, en revanche, pour les théâtres privés. Mais ces derniers payent parfois cher leur indépendance. Il leur faut plaire, sans quoi ils ferment « la boutique » ! Or, le public, dans sa majorité, préfère se divertir. Le client n’est pas forcément roi, mais les impératifs économiques du privé incitent des directeurs à adopter une démarche marketing pour que leurs spectacles trouvent le succès. Heureusement, il existe des subventions indirectes via la mairie de Paris (car sur les 49 théâtres privés, seuls 2 sont en province) et un compte de soutien qui intervient pour limiter les pertes financières. Cette soupape atténue la perversité du système marchand, surtout que le spectacle vivant ne peut être rentable – par nature –, car aucune économie d’échelle n’est possible, comme pour les industries culturelles par exemple. Georges Terrey, président du SNDT (Syndicat des directeurs et tourneurs privés) insiste bien sur cette difficulté : « Le secteur subit des coûts croissants pour des gains de productivité quasi nuls ».

 

Le théâtre privé soumis à l’obligation de succès

Le mode de production conditionne donc inévitablement l’esthétique. Il est aisé de comprendre que les one-man-show, les comédies musicales, les têtes d’affiche, les auteurs consensuels détrônent les spectacles aux distributions coûteuses, les œuvres d’artistes émergents, les thématiques pour spectateurs avertis. Les programmateurs doivent évidemment limiter les risques. Comme le public, du reste ! Georges Terrey explique les incidences de la crise sur la fréquentation et la création : « Dans un contexte d’incertitude et de morosité ambiante, les spectateurs font des choix drastiques. La présence de telle ou telle vedette qu’ils aiment, la nouvelle pièce d’un auteur à la notoriété établie qu’ils apprécient, la reprise d’une pièce de répertoire qu’ils connaissent… Autant de comportements qui n’obéissent pas à la simple curiosité. Cela est évidemment inquiétant pour l’évolution du secteur dans son ensemble. Il faudra attendre la sortie de crise pour que le public accepte de nouveau de pouvoir prendre le risque de se tromper ou d’être déçu. En même temps, l’analyse n’est pas si facile. La rencontre du public et d’une pièce est une alchimie irréductible à une seule équation. Cela se saurait ! Comment expliquer tel ou tel échec par la seule crise économique […] quand triomphent certains spectacles ? Souvent les plus chers ! ».

 

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« la Cage aux folles » 

 

Georges Terrey pointe là un paradoxe de taille. En effet, malgré des tarifs prohibitifs, ces grosses productions, type le Roi lion (1), toujours à l’affiche après 1 million de spectateurs (voir la critique de Bianca Guitton), ou la Cage aux folles (2), la pièce culte de Jean Poiret qui triomphe depuis septembre, ratissent large, y compris auprès des classes populaires. Le strass, bon moyen pour oublier le stress ? Les paillettes, recette infaillible qui en met plein la vue ? Ces succès s’expliquent surtout par l’efficacité d’une communication de masse avec retour sur investissement quasi assuré.

 

C’est pourquoi le succès en demi-teinte de spectacles plus modestes est ô combien plus méritant. Avec Hiver de Jon Fosse, la directrice de l’Atelier, Laura Pels, a fait, cet automne, un pari courageux, même avec la sublime Nathalie Baye bien visible sur l’affiche. Alain Sachs a également tenté le tout pour le tout en ne dirigeant que de jeunes acteurs-chanteurs presque inconnus dans la Vie parisienne (3), sans quoi le coût faramineux de la production n’aurait pu voir le jour. Ces exemples prouvent que l’audace ne manque pas.

 

Léna Martinelli

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

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Sam 6 fév 2010 Aucun commentaire