Les Trois Coups
Chronique d’une démolition annoncée
En 2008, la ville de Limoges propose au Bottom Théâtre – compagnie implantée à Tulle et en Corrèze depuis 1999 – de penser un projet autour de la démolition programmée des barres HLM Gauguin et Pissaro du quartier de la Bastide, dans la banlieue nord de la ville.
Le travail de Marie-Pierre Bésanger, fondatrice et directrice artistique de la compagnie, questionne la dépossession, l’exclusion ou encore l’exil, à travers l’histoire singulière des gens qu’elle rencontre. Accompagner des habitants touchés par un projet de rénovation urbaine dans un quartier de banlieue s’est donc inscrit naturellement dans sa démarche artistique et « Hélian » a vu le jour.
La démolition des tours de la Bastide a affecté 230 familles, obligées de se reloger. Pour partager cette étape de leur vie, l’équipe du Bottom Théâtre s’est installée dans le quartier en y louant un appartement. L’écriture est née de l’écoute, de la rencontre, d’un environnement visuel, sonore, sensoriel (couleurs, odeurs, horizon, ambiance du marché, du café où on joue au Rapido, etc.). Samuel Gallet, jeune auteur de théâtre (on lui doit notamment Encore un jour sans et Autopsie du gibier aux éditions Espaces 34) associé au projet depuis l’origine, a restitué cette expérience dans une pièce à quatre personnages, dont l’action se situe dans les tours, une semaine avant leur démolition.
Paul, c’est la nostalgie
Il y a Paul, 65 ans, français de souche, qui habite là depuis le début, à l’époque où, implantées à la campagne avec tout le confort rêvé, les tours représentaient une promesse de bonheur. Paul, c’est la nostalgie. Ses interventions permettent au passé de resurgir. Driss, jeune homme d’origine algérienne, s’occupe de Paul, lui fait ses courses et son ménage pour quelques euros. Driss est résigné. Il est amoureux depuis toujours de Samia. Samia est partie vivre ailleurs. Elle revient cette semaine-là pour s’occuper de sa mère Zora. Samia a fait des études, a trouvé un bon travail dans une banque. Elle habite ailleurs, elle a réussi. Et puis il y a Hélian…
« Hélian », de Samuel Gallet
La pièce est construite sur une succession de séquences courtes, et ce montage serré évoque le rythme du cinéma. Les monologues alternent avec des scènes dialoguées. Le rythme est rapide et fluide. On se repère bien à la fois dans l’histoire, dans l’espace, le temps : il faut quitter les lieux. On entend souvent la voix des habitants dans les mots choisis, notamment dans les dialogues. Les monologues en revanche sont plus écrits, un peu trop parfois lorsqu’ils deviennent explicatifs.
La dimension instable
Le plateau est nu, avec des zones de jeu délimitées par la lumière, ou des traces au sol. Une simplicité formelle qui permet à l’imagination du spectateur de remplir les vides avec ses propres images. Pour évoquer le temps qui passe et l’immobilisme de certains habitants du quartier, il y a un métronome qui égrène les secondes. La bande-son, construite avec des enregistrements effectués sur place, renforce l’authenticité. L’interprétation est juste, même si les acteurs ne trouve pas toujours la bonne distance entre le particulier du personnage qu’ils interprètent et l’universel de ce qu’il évoque. La dimension instable, à fleur de peau, en instance de départ, de la situation ne se lit pas assez dans les corps.
Théâtre de témoignage, théâtre citoyen ou encore théâtre documentaire, miroir d’une réalité d’aujourd’hui, Hélian met en perspective beaucoup des problématiques actuelles et donne un éclairage pertinent et sensible sur ce que d’aucuns nomment « identité nationale ». Samuel Gallet, Marie-Pierre Bésanger et toute l’équipe du Bottom Théâtre ont réussi leur pari que « chacun à sa place aura participé à en inventer une autre ». Grâce à Hélian, l’histoire singulière de la Bastide devient universelle. L’émotion des habitants, présents lors de la représentation, était palpable. ¶
Patricia Clément
Les Trois Coups
Hélian, de Samuel Gallet
Compagnie Le Bottom Théâtre • 2, rue de la Bride • 19000 Tulle
05 55 27 94 59| télécopie : 05 55 27 90 57
Mise en scène : Marie-Pierre Bésanger
Avec : Sarah Karbasnikoff, Marc Depond, Gabriel Durif, Samir Boitard, Mohamed Cherdoud, Aziz Maroki
Création lumière : Cédric Cambon
Création sonore : Félix Gendron, Hughes Germain, Gabriel Durif
Vidéastes : Amélie Kesterman et Christelle Rostaing
Centre culturel municipal Jean-Gagnant • 7, avenue Jean-Gagnant • 87000 Limoges
centres_culturels@ville-limoges.fr
Réservations : 05 55 45 94 17 ou 18
Du 10 au 14 novembre 2009 à 20 h 30, vendredi 13 novembre à 14 h 30 et 20 h 30
Durée : 1 h 20
13 € | 11 € | 3 €