Les Trois Coups
Un marivaudage oriental
Depuis Molière, la condition féminine et les mariages arrangés ont inspiré plus d’un écrivain. Aujourd’hui, Raymond Acquaviva choisit de donner une nouvelle dimension à « la Double Inconstance » de Marivaux et d’ancrer la scène dans un monde musulman sans pour autant changer un mot du texte d’origine.
Le rideau ne se lève pas, et contrairement à nos attentes, nous entrons dans une salle à l’ambiance orientale où deux femmes voilées attendent patiemment. Elles sont au
service de Sylvia, une paysanne que le prince a décidé épouser malgré les refus de celle-ci, et répondront à toutes ses requêtes. L’intrigue, comme celle de tout classique, est connue, et le
dénouement lui-même se lit dans le titre. Pourtant, Raymond Acquaviva parvient à renouveler cette pièce sans modifier son essence.
Ainsi, les sens du spectateur le transportent au Moyen-Orient. La vue, l’ouïe, l’odorat, tous sont sollicités par les décors, la musique ou même les effluves d’encens. D’abord décontenancé par cette transposition, on constate rapidement qu’une dimension supplémentaire est donnée à la pièce. En effet, celle-ci ne fait que trop bien écho aux enlèvements et mariages forcés que l’on attribue trop souvent à la religion musulmane. Pourtant, on pourrait espérer plus de ce parti pris qui ne semble pas aller au bout des possibilités offertes. Mais peut-être n’est-ce qu’un moyen d’offrir au public la possibilité de tirer lui-même ses conclusions.
Par ailleurs, si la pièce originale semble fortement ancrée dans la tradition de la commedia dell’arte (ne serait-ce que par le nom du protagoniste : Arlequin), la mise en scène de Raymond Acquaviva s’en éloigne en l’inscrivant dans un sultanat imaginaire. En revanche, la vivacité et les manières candides qui ont fait la renommée d’Arlequin au xviiie siècle sont parfaitement maîtrisées par Victorien Robert, qui insuffle énergie et sincérité à son personnage. La pièce semble reposer sur ses facéties, son innocence et son franc-parler, alors que le personnage de Sylvia manque d’assurance et se refugie trop facilement dans une colère protectrice qui paraît parfois superficielle. On aurait aimé plus de nuances dans ce personnage, qui oscille entre révolte légitime et désespoir sincère.
L’intrigue est, elle, parfaitement ficelée par Marivaux : l’amour des jeunes protagonistes est condamné dès la première réplique, aucune échappatoire n’est possible, tout est planifié pour satisfaire le prince. Ces calculs froids des personnes de pouvoir sont valorisés par le dispositif scénique, qui révèle parfaitement les manipulations dont le peuple est victime. Ici, l’adage « Les murs ont des oreilles » est particulièrement pertinent. Les murs ne sont que des toiles de tentes orientales, et l’espionnage n’en est que plus simplifié. En effet, grâce à un jeu sur les lumières, Raymond Acquaviva crée deux espaces distincts, entre lesquels la frontière est poreuse. La tente se révèle n’être qu’un voile qui permet de voir sans être vu, de manipuler le peuple à volonté et d’assurer la victoire du prince. Les sujets ne sont plus que des pantins, et toutes les ficelles sont entre les mains du souverain.
Ainsi, portée par le personnage d’Arlequin, la Double Inconstance au Sudden Théâtre propose une mise en scène contemporaine d’une pièce classique qui n’a rien perdu de son actualité. C’est sûrement grâce à cette qualité, d’ailleurs, que réside sa longévité, et on ne peut qu’espérer qu’elle continuera à être adaptée et réadaptée à l’avenir. ¶
Noémie Doutreleau
Les Trois Coups
La Double Inconstance, de Marivaux
Mise en scène : Raymond Acquaviva
Assistante à la mise en scène : Élise Noiraud
Avec : Lise Akoka, Anaïs Laforet, Élise Noiraud, Julie Ralu, Thomas Nucci, Bastien Desteuque, Blaise Poujade, Victorien Robert
Sudden Theatre • 14 bis, rue Sainte-Isaure • 75018 Paris
Réservations : 01 42 23 27 67
Du 9 novembre au 22 décembre, les lundi, mardi et jeudi à 21 heures
Durée : 2 h 10
20 € | 17 €