Les Trois Coups

Du trottoir aux planches, avec le Théâtre

du Bout-du-Monde

 

Après un « carton » au Zénith vendredi dernier, à l’occasion des soixante ans de l’association Emmaüs, le Théâtre du Bout-du-Monde, qui œuvre depuis vingt ans à la réinsertion de tous ceux que la société a quittés, nous ouvre ses portes, à Nanterre. Rencontre avec Marie, Philippe et Pascal.

 

« Il est terrible le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain ! » Cheveux gris en bataille et visage de clown, Philippe Guérin le saltimbanque aime ces quelques vers de Prévert qui disent en peu de mots beaucoup de la scène qu’il investit : « la vraie vie », celle où « le petit bruit de l’œuf dur cassé […] remue dans la mémoire de l’homme qui a faim ». Ce sont d’ailleurs les premiers mots du Bar des arts, le spectacle qu’il vient de jouer au Zénith avec dix-sept personnes hébergées par les centres Emmaüs du dixième arrondissement.

 

 

« La vraie vie, je la prends avec les deux mains, avec les deux pieds »

Le Théâtre du Bout-du-Monde, la compagnie qu’il a fondée en 1990 avec Miguel Borras, implantée dans le quartier du Petit-Nanterre – l’ex-plus grand bidonville de France –, entend donner la parole aux plus précaires, pour qui « société » et « le vivre-ensemble » n’ont plus grand sens. Associé depuis 1995 au Centre d’accueil et de soins hospitaliers (CASH), une ancienne prison destinée aujourd’hui à l’assistance des personnes en détresse morale, physique ou psychologique, Philippe y est d’abord intervenu comme clown. Pour « distraire » : c’était son contrat. Mais, parce qu’il est convaincu que « chacun a en lui l’infiniment grand » et parce qu’il n’entend pas laisser les malades passifs, ou littéralement patients, ses interventions sont rapidement devenues des actions pour des spec’acteurs.

 

Il a depuis, dans son chapeau, un triple discours : l’un pour rassurer les institutions (« je suis là pour distraire »), un autre pour les participants (« on va monter un projet ensemble ») et un dernier pour théoriser sa démarche (« je m’appuie sur la construction de l’acteur de Stanislavski et mon expérience auprès d’Ariane Mnouchkine, pour que chacun trouve en lui-même les ressources du jeu »).

 

Aujourd’hui, il met en scène le passé chargé et le présent précaire des personnes hébergées. Partant d’une situation concrète, d’un témoignage ou d’une angoisse dont lui fait part l’un des participants – il « aime ces chocs qui sont toujours déclencheurs de quelque chose » –, il écrit un texte qu’il fait ensuite jouer à un tiers. Il demande enfin au premier de mimer le jeu du tiers. Passée à travers plusieurs filtres, la douleur est ainsi épurée au crible de la catharsis : « le vécu des uns vient nourrir le jeu des autres » affirme-t-il. Grâce à cet aller-retour entre la « vraie vie » et la scène, entre le trottoir et les planches, il s’empare ainsi de la misère qu’il met à distance : « la vraie vie, je la prends avec les deux mains… avec les deux pieds, même ».

 

S’appuyant sur des auteurs invités tels Jean-Pierre Cannet, Charles Juliet ou Jean-Claude Grumberg, l’atelier se tient toutes les semaines, deux heures. Gagnant ainsi la confiance des acteurs amateurs et la reconnaissance des institutions, un partenariat s’engage avec le Théâtre des Amandiers. En 2008, lorsque Jean-Louis Martinelli monte en son théâtre Kliniken, les participants du CASH rencontrent Lars Norén, lui qui affirme : « Nous ne savons pas ce que le futur a à nous offrir, ni où nous allons et quels problèmes seront les plus importants. La seule chose que nous savons est que nous avons à oser explorer le monde hors théâtre et hors scènes théâtrales. Nous devons aller dans les prisons, dans les égouts, dans les endroits de réadaptation des victimes de tortures, dans les camps de réfugiés, dans les écoles et les maisons de retraite. »

 

Philippe Guérin lui-même travaille l’univers du dramaturge suédois, où « proxos, putes et alcoolos se côtoient », qui naturellement résonne en chacun des participants de l’atelier, depuis longtemps. À présent, la programmation du Théâtre du Bout-du-Monde a partie liée avec celle du centre dramatique national. C’est alors que Pascal, un ancien du CASH, devient assistant de Philippe, et qu’Emmanuel, aujourd’hui en tournée avec le Théâtre des Amandiers sur les Fiancés de Loches, devient comédien professionnel.

 

 

« Un carton au Zénith »

Une rencontre avec Nicolas Roméas, directeur de la publication Cassandre qui connaît Hélène Touluc, elle-même responsable des actions culturelles chez Emmaüs, le met dans les pas de l’association. Depuis 2008, après une rencontre entre les hébergés du CASH et ceux des foyers du Xe arrondissement, Philippe organise tous les lundis soir une répétition de deux heures sur un projet qu’il élabore avec les logés par Emmaüs afin de « fissurer les enfermements », comme le formule Christophe Baratault, responsable d’un des foyers. Malgré les absences de certains, les soucis qui souvent priment sur le théâtre, l’alcoolisme, la toxicomanie et parfois la violence – un résidu au fond de chacun qu’il faut évacuer en « secouant le sac jusqu’à la dernière goutte ! » –, un noyau dur parvient à se former autour de six ou sept personnes. Ils tiennent fermement à ce rendez-vous hebdomadaire pour sortir de la misère, pour s’émanciper et retrouver un peu de plaisir. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Philippe, Pascal, Marie (qui s’occupe du développement de la compagnie) et tous les membres du Théâtre du Bout-du-Monde ne versent pas dans l’action ponctuelle : « l’État favorise les vitrines, nous on tient le fonds de commerce ! ». Leur travail est de longue haleine, car la confiance se gagne avec le temps. Aujourd’hui, deux collaboratrices ont rejoint Philippe et Miguel, et des liens se tissent entre Emmaüs et l’atelier du CASH. Un Bar des arts les réunis, ils l’ont en partie joué au Zénith, « un carton », lors de la fête des soixante ans d’Emmaüs, le 30 octobre dernier.

 

Ce théâtre en mouvement, citoyen et participatif, dit « théâtre de l’opprimé » d’après Augusto Boal dont ils se revendiquent, permet aux hommes précaires de se retrouver « acteurs d’eux-mêmes », dixit Talibi, passé par l’atelier. C’est une forme de sport collectif, avec ses règles, ses échanges, son équipe. « On ne peut pas jouer solo, il faut faire des passes » s’exclame Philippe.

 

Le Théâtre du Bout-du-Monde en bas de la rue permet grâce à des techniques de jeu, technique du je, de renouer le lien entre une société et des hommes qui l’avaient quittée, entre les habitants d’un quartier et ses exclus. Philippe Guérin nous dit en partant, plein d’optimisme, qu’il a encore « plein de trucs dans le chapeau » et qu’il a d’ailleurs « plein de chapeaux »… Et il ajoute : « L’objet du théâtre que je défends consiste à rendre possible des transformations en agissant sur l’une ou l’autre des phases de l’existence : l’enfance, le présent et l’avenir des personnes… ou celui des personnages ! Cette pratique est une sorte d’exutoire par où s’épanche la déraison, ce besoin d’extravagance que nous avons tous, plus ou moins. Nous sommes convaincus de l’absolue nécessité de magnifier les richesses propres à chacun, de les placer au cœur de nos échanges sur l’espace public. Il s’agit à nos yeux d’un enjeu de société majeur ». La pièce qu’ils répètent actuellement ? Le Songe d’une nuit d’été. 

 

Cédric Enjalbert

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

Théâtre du Bout-du-Monde • 3, rue des Aubépines • 92000 Nanterre

Renseignements : 01 47 84 23 38

http://compagnie-tbm.blogspot.com/

http://www.theatreduboutdumonde.fr

Dim 8 nov 2009 Aucun commentaire