Les Trois Coups
L’amour dans l’horreur et l’horreur
au milieu de l’amour
Les uns en face des autres, les uns tout contre les autres. Voici la position dans laquelle nous nous trouvons, nous public, dans un dispositif bifrontal, face à face, au-delà du spectacle et ce, pendant toute la séance du stupéfiant « Hiroshima mon amour » de Julien Bouffier, au Théâtre des Treize-Vents à Montpellier.
Il faut déjà prendre ses marques. Le dispositif scénique est en place sous nos yeux : nous avons tout le temps de l’étudier pendant que le public s’installe. Je prétends que le propos commence ici. Déjà. Le public est face à lui-même, nous nous regardons, c’est curieux, un peu gênant même. La symbolique est déjà là : la dualité, la confrontation, la rencontre sont ici, dans ce placement de public atypique. Ce qui surprend, c’est la forte présence technique en scène : ordinateurs, projecteurs sur pied à vue, techniciens sur plateau, caméras et câbles, puis ces deux murs comme des écrans, face au public. Nous sommes pris au piège, car les projections commencent. Les deux groupes de spectateurs face à face regardent devant, sans regarder au-delà, comme happés par un écran de télévision qui diffuse des images documentaires sur une visite au musée de la Mémoire à Hiroshima. Encore un symbole fort : le média est un obstacle à la sensation, nous ne regardons plus les êtres qui se trouvent en face de nous, nous regardons ce qui nous est donné de voir.
Le public ne peut pas tout regarder en même temps. C’est aussi cela l’approche d’un sujet : choisir son axe, le comparer avec les autres approches. Dès le départ, on ne sait si on doit regarder la projection ou l’actrice qui se fait filmer et projeter en léger différé. Là aussi, on peut trouver une vraie symbolique : sur le sujet d’Hiroshima, regarde-t-on le traitement de l’information ou la source, la personne elle-même qui en témoigne ?
« Hiroshima mon amour » | © Marc Ginot
Ce spectacle traite d’un sujet dur avec des moyens d’expression multiples et complexes. L’univers de Duras est un carrefour d’esthétiques modernes au service d’une évocation poétique symbolique. La mise en scène n’a écarté aucune difficulté d’approche et de traitement. Julien Bouffier a su aborder le problème du point de vue, et parfaitement bien saisir la dialectique du sujet, de sa forme littéraire, tout en préservant une identité propre. Rien n’est omis. C’est une prouesse audacieuse, une création en temps réel, une sorte d’œuvre totale, qui sublime le message de Duras et la sève même de son propos : l’amour dans l’horreur et l’horreur au milieu de l’amour.
Toute cette technique, froide, métallique, portée par la guitare experte de Dimoné, se met paradoxalement au service d’un jeu d’acteur très organique, charnel, chorégraphique par moments, où les corps tout en courbes prennent leur place à côté du texte photographique de Duras. En tout cas, cet Hiroshima mon amour ne tombe jamais dans le pathos. Le rythme est parfaitement bien orchestré par Julien Bouffier. Vanessa Liautey est excellente, simple et juste, juste ce qu’il faut, tout ce qu’il faut, comme l’écriture de Duras. ¶
Ilène Grange
Les Trois Coups
Hiroshima mon amour, de Marguerite Duras
Compagnie Adesso e sempre
Mise en scène : Julien Bouffier
Avec : Vanessa Liautey, Ramzi Choukair
Musique : Dimoné
Scénographie : Emmanuelle Debeusscher et JB
Création lumière : Christophe Mazet
Création vidéo : Laurent Rojol et JB
Costumes : Marie Delphin
Travail chorégraphique : Hélène Cathala
Univers sonore : Éric Guennou
Photos : Marc Ginot
Théâtre des Treize-Vents • domaine de Grammont • 34965 Montpellier
Réservations : 04 67 99 25 25
Du 13 au 24 octobre 2009
21 € | 14 € | 5 €