Les Trois Coups
Les changements de registre : force
et faiblesse de la pièce
C’est l’histoire d’une rencontre. Celle, en 1900, d’une aventurière américaine plutôt rock’n’roll avec l’ex-impératrice du Mexique. Que diable allait-elle faire dans cette galère ? Pourquoi donc aller trouver cette impératrice déchue, recluse dans son château de la banlieue de Bruxelles depuis trente ans et que l’on dit folle ? C’est là tout l’enjeu de cette pièce foisonnante portée par deux comédiennes chevronnées. De beaux numéros d’actrices certes, mais un résultat d’ensemble pas toujours concluant.
À Brigitte Fossey échoit le rôle de l’aventurière Agnès de Salm-Salm, une femme au pedigree invraisemblable, qui a roulé sa bosse aux États-Unis, à Cuba et dans toutes les cours d’Europe. La comédienne s’en donne à cœur joie dans un registre comique de maîtresse femme pas maladroite de l’arme à feu. Néanmoins, au début de la pièce en particulier, les attitudes et la diction paraissent légèrement forcées, impression qui se dissipe au fil de la pièce tandis que les échanges avec l’impératrice Charlotte se développent à un rythme enlevé.
La pièce semble en effet prendre un tour nouveau dès l’instant où apparaît Frédérique Tirmont en Charlotte : avec son pauvre petit bonnet, ses pantoufles et son grand manteau rouge, voilà cette étrange silhouette, à la fois pathétique et étrangement pressée, qui envahit le plateau pour ne plus le quitter. La comédienne fait voir toutes les facettes d’un personnage qui, il faut bien le dire, réserve plus de surprises que celui de sa partenaire. Charlotte, veuve depuis l’exécution de son mari l’empereur Maximilien en 1867, est-elle réellement folle ? Ou bien feint-elle seulement la démence, manipulant ainsi tout son monde ? Frédérique Tirmont donne vie avec une égale maîtrise à toutes les possibilités, en variant magistralement les registres : franchement comique (la scène dans laquelle elle chantonne la Paloma est un petit bijou) ou bien plus intime en passant par des moments introspectifs où transparaît toute la solitude du personnage.
© Lot
Les changements de registre, voilà peut-être ce qui fait à la fois la force et la faiblesse de la pièce. À travers la rencontre des deux femmes, c’est en réalité toute une brassée de thèmes qui sont abordés. Dans le désordre, on assiste à une confrontation entre l’Ancien et le Nouveau Monde, incarnée par une Agnès sûre d’elle et conquérante, face à l’impératrice déchue, incarnation d’une vieille Europe monarchique et sclérosée. Mais il y a aussi des passages consacrés à la féminité (où vous saurez presque tout de la vie intime de Charlotte et Max !) et à la maternité. Ces thèmes s’entremêlent étroitement avec une intrigue diplomatique surpassant les meilleurs James Bond, mais qu’appréciera sans doute mieux un spectateur déjà au fait des évènements historiques évoqués. Certaines scènes donnent aussi dans le comique burlesque, avec un véritable feu d’artifice quand, vers la fin de la pièce, les deux femmes s’unissent pour chasser du château les deux aides de l’impératrice, pris malgré eux pour Napoléon III et Eugénie.
Or cet enchevêtrement, s’il permet de varier les tons et assurément de surprendre le spectateur, se révèle pour le coup parfois déconcertant, et l’on ne sait plus trop sur quel pied danser. Question mélange des genres, n’est pas Shakespeare qui veut. À trop vouloir intégrer les différentes lectures possibles de cet évènement historique réel, la pièce ne parvient pas totalement à nous convaincre, malgré de réelles et nombreuses qualités d’écriture et d’interprétation. Cette impression est accentuée par la mise en scène et les décors, qu’on hésite à qualifier de classiques ou de trop sages. ¶
Céline Doukhan
Les Trois Coups
La Nuit de l’audience, de Jean des Cars et Jean-Claude Idée, sur une idée de Jean-Louis Vilgrain
Texte publié par L’Avant-scène Théâtre, collection des Quatre-vents
Mise en scène : Patrice Kerbrat
Collaboratrice artistique à la mise en scène : Céline Billes-Izac
Avec : Brigitte Fossey, Frédérique Tirmont, Christine Guerdon, Jean-Yves Chilot
Création costumes : Claire Belloc
Décors : Édouard Laug
Lumières : Laurent Beal
Régie générale : Jean-Pierre Faré
Bande-son : Michel Winogradoff
Habilleuse : Catherine Savarit
Contrôle : Daniel Adjamian
Le Petit Montparnasse • 31, rue de la Gaîté • 75014 Paris
Réservations : 01 43 22 77 74
À partir du 17 septembre 2009, du mardi au samedi à 19 heures, le dimanche à 15 heures
34 € | 18 €