Les Trois Coups
Étranges mélopées
Cette 3e chronique du Festival de Charleville-Mézières est d’humeur méditative, avec « Cette nuit autour du puits » et « Cantos animata », deux spectacles teintés d’une sagesse qui parle en énigmes plus qu’elle ne donne de leçons.
© Théâtre d’Illusia
Là où est ton trésor…
Au lendemain de la guerre du Liban, en 2006, le Théâtre d’Illusia choisit d’adapter Cette nuit autour du puits du Franco-Algérien Mohamed Kacimi. Créé au Maroc, le spectacle propose une vision positive de la rencontre des cultures, à la manière d’un conte moyen-oriental. Le roi Salomon, doté de tout ce que la terre compte de sagesse, richesse et pouvoir, découvre dans la reine de Saba une interlocutrice digne de son intelligence et la convie à sa cour.
Le récit de Mohamed Kacimi, dense, croise les traditions biblique (Rois et Chroniques) et coranique. Sa narration est colorée de la poésie et de l’érotisme du Cantique des cantiques (attribué à Salomon), de la sagesse du Qohélet (l’Ecclésiaste), et des énigmes plus tardives du Talmud (comme celle des deux ramoneurs). Cette nuit autour du puits déploie une poésie aux sonorités étranges, baignée dans le luxe des palais et la luxuriance des jardins, habitée d’étranges oiseaux messagers. Le texte évoque à la fois une rencontre interculturelle, faite d’estime mutuelle, et amoureuse, chargée de désir. Il interroge le rapport de l’homme au pouvoir et à la richesse : dans une région qui manque cruellement d’eau, vaut-il mieux posséder de l’or ou puiser à l’eau d’une source ? Le récit est tendu vers l’avenir, s’achevant sur la descente d’une Jérusalem céleste arrosant la terre, au son d’une derbouka marocaine.
Le décor rappelle la représentation de l’espace des anciens Hébreux : au centre d’un océan – les eaux du dessous – émerge la terre ferme : tour-ville de Jérusalem et palais du roi, puits de sagesse recouvert d’une bibliothèque. Marja Nykänen, diplômée de l’ESNAM, s’est spécialisée dans la manipulation sur l’eau. Le livre est omniprésent comme élément de décor, support de narration (les livres en 3D de Johanna Salo) ou personnages (livres-personnages de Petra Giacomelli).
Un seul regret : pour inscrire cette rencontre dans une histoire plus large, Marja Nykänen ajoute l’épisode ici inutile de David et Bethsabée, parents de Salomon. Au risque d’alourdir la narration et d’atténuer son caractère intemporel. Il eût mieux valu insister sur la « folie » du Salomon devenu vieux, détourné de la sagesse par ses épouses, figures inversées de la reine de Saba, l’aimée non épousée… Car la sagesse de ce personnage légendaire dépend plus de ses élections personnelles que de son héritage !
Des chants lentement animés
Avec Cantos animata, Charlotte Puyk-Joolen et sa Compagnie T’Magisch Theatertje, dans la lignée du Figuren Theater du Triangle, présentent une méditation visuelle et musicale sur le temps qui passe, selon une chronologie inversée. De longs tableaux esthétisants situent les transformations d’une femme, plus largement inscrites dans celles des éléments, astres solaires hérités de Méliès, rideau de sable évoquant une clepsydre, vent impétueux… La vieille songe à l’enfant, la mère allaite, le bébé cherche l’unité de son corps. Mais les personnages sont par trop hiératiques, aux postures quasi immobiles.
Ces Cantos sont aussi d’une parfaite régularité, comme si rien ne pouvait rendre le temps relatif. Le spectateur ressent dans sa propre chair la pesanteur du temps qui passe, uniforme jusqu’à la monotonie. L’expérience peut lui sembler délicieuse ou insupportable.
Du « grand Guignol »
Quand une compagnie taïwanaise et une lyonnaise s’associent, l’on peut s’attendre à ce que la rencontre des cultures fasse des étincelles. Ce n’est hélas pas le cas avec la Boîte, que présentent au festival les compagnies Taiyuan Puppet Théâtre et Les Zonzons. L’histoire est convenue : deux familles d’artistes se rencontrent, dépassent le barrage de la langue au prix de nombreux malentendus, boivent un coup, même plusieurs, échangent leurs savoir-faire, la fille de l’une s’entiche du fils de l’autre…
Mis à part l’accompagnement musical en direct et un très ingénieux cube de 4 m de haut qui pivote à 360° et qui sert de décor, de théâtre, d’écran de projection et de lanterne animée d’ombres, le spectacle est affligeant. L’histoire est bêtifiante, truffée de maximes « inspirées » et moralisantes : les deux amoureux osent à la fin un timide baiser, après approbation paternelle. Les ficelles sont grosses, le propos gentillet.
Ce spectacle laisse peu de place aux marionnettes. À se demander s’il est programmé à leur festival ou à celui des marionnettistes. Mais une chose est de leur préférer des comédiens qui poussent la chansonnette, une autre de faire que ceux-ci jouent bien !
Du côté des expos
Pour finir notre tour des expos, trois mentions spéciales. Dès l’arrivée à Charleville-Mézières et parcourant les rues de la ville, le festivalier ne peut manquer les photos de Christophe Loiseau, qui suit depuis une quinzaine d’années les travaux des promotions de l’ESNAM. Sur une commande du Festival, il a tiré le portrait à des marionnettes de tous horizons, avec la ville pour studio. Il expose ses recherches plus personnelles dans « Avatars, nos vies rêvées », au Grand Magasin.
Avec « les Souliers », Arno Fabre présente une exposition sonore de 30 paires de godasses ayant vécu, qu’il anime par des automates, gérés par ordinateur. Sur une partition de treize minutes, les chaussures marchent, trépignent, claquètent… avec, paraît-il, une petite marge d’interprétation.
Après le musée Gadagne à Lyon en 2008, Marion Chesnais dévoile à l’espace Flandres sa collection personnelle des travaux de son père Jacques Chesnais (1907-1971), au milieu de photos et documents d’époque. Chesnais fit entrer la marionnette à la télé (1937), l’associa à la publicité (avec Nestlé à l’Exposition universelle de 1937, les Galeries Lafayette en 1942), fit des tournées internationales, la vêtit de robes des plus grands couturiers, dont Lanvin et Poiret, et fit même appel au perruquier de l’Opéra de Paris ! Reflet de son époque, anticipant même le premier voyage sur la Lune, son art témoigne de la place de la marionnette à gaine et à fils au xxe siècle.
Dans la prochaine et dernière chronique de ce Festival (qui dure jusqu’au 27 septembre 2009), je reviendrai plus longuement sur mon coup de cœur de cette 15e édition. Un petit bijou décapant présenté pour la première fois en France ! Patience…
Olivier Pradel
Les Trois Coups
Festival mondial des Théâtres de marionnettes
BP 249 • 08103 Charleville-Mezières cedex
03 24 59 94 94 | télécopie : 03 24 56 05 10
Cette nuit autour du puits. Les énigmes de la Reine de Saba, de Mohamed Kacimi
Compagnie Théâtre d’Illusia • 154, rue Louis-Blanc • 76100 Rouen
06 87 16 59 09 | télécopie : 02 35 73 36 69
Mise en scène : Marja Nykänen
Avec : Marie de Bailliencourt, Marja Nykänen, Salah Eddine Jefry
Musique : Sanna Salmenkallio
Lumière : Philippe Lacombe
Marionnettes : Jean-Christophe Canivet, Mireille Martini (costumes)
Décors : Jean-Christophe Canivet, Pierre Gosselin (L’Usinotopie)
Livres animés : Johanna Salo
Livres sculptés : Petra Giacomelli
Percussion (derbouka) : Salah Eddine Jafry
Conseillers : Guido Ceronetti, Matti Myllykoski, Jean-Pierre Lescot (projections)
Régie : Nicolas Saraiva
Salle du Mont-Olympe • rue des Paquis • 08100 Charleville-Mézières
Samedi 19 septembre 2009 à 18 heures ; dimanche 20 septembre 2009 à 11 heures et 15 heures
Durée : 55 min
14 € | 8 €
Photos : © Théâtre d’Illusia
Cantos animata, de Charlotte Puyk-Joolen
Compagnie T’Magisch Theatertje • Molenweg 4 • 6225 NC Maastricht • Pays-Bas
0031 (0)43 363 08 26 | télécopie : 0031 (0)43 362 66 85
Création, direction : Charlotte Puyk-Joolen
Marionnettistes : Charlotte Puyk-Joolen, Ananda Puyk
Marionnettes, masques : Charlotte Puyk-Joolen, Ananda Puyk
Conseiller artistique : Henk Boerwinkel
Assistance technique : Roel Puyk
Salle Mozart • 2, rue Mozart • 08100 Charleville-Mézières
Dimanche 20 septembre 2009 à 15 heures et 19 heures
Durée : 50 min
14 € | 8 €
Photos : © Roel Puyk et Ivica Dolofsjak
La Boîte
Mise en scène : Filipe Auchère, Shanshan Wu
Création, design : Robin Ruizendaal
Comédiens-marionnettistes : Amarillys Billet, Thierry Chiffe, Gilles Debenat, Shihan Lai, Pengfong Wu, Szechi Lo
Compositeur-musicien : Patrick Guillot, Cheyi Lee
Musicien : Shihneng Chang
Vidéo : Yichun Hsu
Directeur de production : Hsinyu Huang
Régie son : Jérémie Quintin
Régie lumière : Bernard Loeb
Technique : Yenku
Salle Bayard • avenue Louis-Tirman • 08100 Charleville-Mézières
Le dimanche 20 septembre 2009, à 15 heures et 21 heures ; le lundi 21 septembre 2009, à 10 heures
Durée : 1 heure
14 € | 8 €