Les Trois Coups
Là où d’autres travaillent, Alice Bélaïdi joue !
Cela faisait longtemps que je n’avais pas mis les pieds au théâtre. Pour tout vous dire, j’en ai eu subitement assez de voir des pièces qui, malgré leurs indéniables qualités, ne me transperçaient pas les chairs en me forçant à m’incliner. C’est donc avec une légère moue que je me suis acheminée vers le Théâtre du Petit-Montparnasse ce jour-là. « Confidences à Allah », il y en a des affiches plein le métro de la capitale – leur vulgarité ne m’avait d’ailleurs pas échappé. Il y en a plein la bouche des Parisiens, aussi. J’avais mis ça sur le compte de la photo aguicheuse, façon pochette de disque, d’Alice Belaïdi, maugréant comme une vieille dame que mes contemporains manquaient singulièrement de goût. Et d’originalité. J’avais tort sur – presque – toute la ligne.
Il est vrai que je suis assise depuis une demi-heure et que la salle n’en finit pas de se remplir. Ce satané rideau a décidé de me narguer tant que l’ultime spectateur sera encore debout. Je soupire. Noir, rideau, enfin ! La scène est sobrement habillée : une petite estrade en bois percée en son centre par une barre verticale métallique, pareille à celles utilisées dans les bars de nuit. Le tout est encerclé par trois grands pans de tissu noir tombant du ciel. Alice Belaïdi apparaît. Je suis étonnée : je l’imaginais plus grande, plus femme. Là, elle fait plutôt l’effet d’une jolie adolescente.
Elle commence directement par nous raconter une anecdote sexuelle, avec candeur. Elle s’appelle Jbara. Elle est née dans les montagnes, au milieu des chèvres. Sa vie, elle nous la livre brute, sans salamalecs. De bergère, elle devient prostituée, bonne, femme au foyer, femme d’imam, gardant Allah pour seul interlocuteur permanent. Son franc-parler nous emmène au cœur de la cruauté de son existence, nous guidant dans le dédale d’une large gamme de sentiments.
« Confidences à Allah » | © Manuel Pascual
Car, ici, on ne s’embarrasse pas de tournures de phrases alambiquées. Les mots sortent avec naturel. Cette adaptation par Gérard Gelas du roman Confidences à Allah, écrit par Saphia Azzedine, est percutante. Elle choque, même. D’ailleurs, entrer dans l’intimité d’une prostituée aurait pu donner lieu à un voyeurisme gratuit, écœurant. Mais la succession des scènes et des anecdotes n’a pas ce goût-là : à aucun moment la fraîcheur ne se perd. Avec un propos aussi corsé sur la condition de la femme, cela est-il possible ? Oui : en restant dynamique. En éludant la plainte au profit de la simple narration. En mettant à égalité les anecdotes violentes et douces sans en imposer l’interprétation. Résultat : un portrait de femme saisissant.
Cette femme, Alice Belaïdi l’incarne. Un phare, cette fille. Seule en scène, vivante, tour à tour gouailleuse, fragile, aguicheuse, pétillante, enfantine, mature… Enfin une comédienne qui insuffle au texte une énergie virevoltante et naturelle. Mieux encore : enfin une comédienne qui joue ! Là où d’autres travaillent, Alice Belaïdi joue. Son interprétation mutine glisse comme l’eau. L’effort est juste présent pour canaliser sa verve et la laisser s’exprimer dans toute sa plénitude. Elle aime jouer. On aime la voir jouer.
Je l’ai regardée, elle m’a emmenée, et j’en ai oublié les détails moins virtuoses de lumière, scénographie, costumes et musique. Je l’ai regardée et j’en ai oublié de pinailler. Le message est passé, tantôt repoussant, tantôt attendrissant, tantôt inacceptable, tantôt profond. Je l’ai reçu et applaudi. N’est-ce pas ça qu’on vient chercher au théâtre ? ¶
Laurie Thinot
Les Trois Coups
Voir aussi la critique d’Élise Noiraud pour les Trois Coups
Confidences à Allah, de Saphia Azzedine
Diffusion : François Volard • 103, rue de la Boétie • 75008 Paris
01 42 25 51 11
Mise en scène : Gérard Gelas
Assistante à la mise en scène : Léa Coulanges
Avec : Alice Belaïdi
Création costumes : Christine Gras
Habilleuse : Clémentine Savarit
Scénographie : Gérard Gelas
Création sonore : Jean-Pierre Chalon
Création lumière : Gérard Gelas
Régie lumière : Damien Rémy
Régie générale : Jean-Pierre Faré
Contrôle : Daniel Adjamian
Théâtre du Petit-Montparnasse • 31, rue de la Gaîté • 75014 Paris
Réservations : 01 43 22 77 74
Du 17 avril 2009 au 31 mai 2009, du mardi au samedi à 18 h 30, matinée dimanche à 17 h 30, relâche le lundi
Durée : 1 h 30
20 € | 14 € | 8 €
Oh oui! Quelle actrice! Mais quelle mise en scène aussi! Vous parlez de manque de virtuosité, c'est à fois vrai, car la mise en scène, la scénographie et le décor sont assez sobres, mais ils ont une portée métaphoriques tellement pertinente, qui met en relief juste ce qu'il faut voir... dans ce sens ils sont virtuoses de la simplicité! Alors bravo aussi au metteur en scène... A voir absolument!
Le mot "choque" est employé ici pour parler de l'ensemble de l'oeuvre, et pour rendre sa sensation "choc" ; je voulais dire aussi qu'elle peut choquer certaines âmes par son parlé cru.