Les Trois Coups
Le théâtre le plus poétique du monde
Entier, cela s’entend. Mais ça, je vous l’expliquerai plus tard. Sacrifions aux usages et présentons comme il se doit le spectacle (magnifique) qui doit faire l’objet de cette critique. Une phrase suffira : Peter Brook, aux Bouffes du Nord, propose une adaptation à la scène de sonnets de Shakespeare pour deux comédiens et un musicien. Quand un génie rencontre un autre génie, que s’ensuit-il ? Un moment de génie…
Pour être tout à fait honnête avec vous, il faut que je vous avoue qu’il existe à mes yeux peu d’hommes de théâtre capable de distiller tant de magie. C’est de longue date que je suis convaincue par le travail de Peter Brook, par son ingéniosité nimbée d’espièglerie et cette incroyable faculté qu’il a de créer le monde avec rien. Mais retournons à nos sonnets…
Il me faut d’abord faire imaginer à ceux qui ne l’ont jamais vu le Théâtre des Bouffes-du-Nord. La tâche est aussi facile que de décrire un rêve avec du vocabulaire mathématique… C’est avant tout une superbe réussite architecturale du xixe, avec un décor de stuc simple et élégant, une scène conçue pour des revues (ce qui implique une avant-scène dégagée et un espace très profond en arrière-scène) et une verrière ovale somptueuse. Oui, mais voilà, ce n’est pas tout. L’état presque délabré – et néanmoins conservé dans cette patine sublime du temps – donne un charme fantasmagorique au lieu, dans lequel on croiserait sans surprise le Fantôme de l’Opéra. Il règne dans ce théâtre, même vide, une poésie intrinsèque.
Photo de répétition | © Pascal Victor
La poésie, c’est cet impalpable qui, émanant d’un objet, déploie votre imaginaire, sollicite vos sensations et vous rappelle à l’émotion. De cette sorte de fission atomique, le théâtre de Peter Brook en est truffé, peut-être même en est-il bâti. Car c’est une construction. Mais avec quoi l’érige-t-il ? Avec rien ! Des poèmes de Shakespeare, trois êtres humains, cinq chaises, un tapis, un clavier et un accordéon. Point.
Il est toujours risqué de porter des poèmes à la scène, si beaux soient-ils. Ce qui, bien évidemment, est le cas des sonnets de Shakespeare. En outre, on a la chance de pouvoir satisfaire notre gourmandise en les dégustant dans leur langue originale… Hurray ! * Il faut savoir choisir les textes et les articuler judicieusement, maîtriser la longueur, résister à la tentation de meubler par le jeu, les accessoires ou une pseudo-narration, qui se révèle souvent envahissante… Un grand nombre d’écueils attendent celui qui s’attelle à un tel projet, et bien peu ont le talent de les éviter. Love Is My Sin ne présente pas seulement un sans-faute, mais a ce côté rageant de la simplicité déconcertante : « Ah bon, il y avait un écueil ? Vous êtes sûr ? ».
Comme le titre l’indique, ces sonnets distillent l’amour. Encore un risque : tomber dans la niaiserie. Dieu merci, Shakespeare n’est pas Ronsard. Et loin d’une mièvrerie sucrée, c’est la finesse grave et profondément humaine d’un sentiment roi qui fait plier le temps. ¶
Lise Facchin
Les Trois Coups
* « Hurray » est une onomatopée anglaise équivalant au « hourrah » français.
Love Is My Sin, sonnets de William Shakespeare
Mise en scène : Peter Brook
Adaptation théâtrale : Peter Brook
Collaboration artistique : Marie-Hélène Estienne
Avec : Natasha Parry, Bruce Myers
Musique : Franck Krawczyk
Lumière : Philippe Vialatte
Théâtre des Bouffes-du-Nord • 37 bis, boulevard de la Chapelle • 75010 Paris
Réservations : 01 46 07 34 50
Du 8 avril au 9 mai 2009 à 19 heures, relâche les dimanche et lundi, et le vendredi 1er mai 2009
Durée : 1 h 20
15 €