Les Trois Coups
La complainte du compresseur
L’Albatros Théâtre accueille la Compagnie Trouble-Théâtre et son spectacle, « Une trop bruyante solitude », de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal. Ce monologue aux accents politiques, interprété avec rigueur et justesse par Marc Badiou, donne la parole aux déchus, aux déchets, à ceux que la société relègue dans ses bas-fonds.
De l’intimité d’une petite scène à peine éclairée, tout juste encombrée par quelques pans de mur sombres émerge un animal sans âge, sans doute
myope, couvert d’une chemise à carreaux. Sa démarche est pesante. Il se traîne dans son antre. Puis entame sa complainte. Il dit être Hanta, le préposé au pilon, l’homme qui depuis trente-cinq
ans recueille et compresse tout ce que la société compte de vieux papiers et de beaux livres. Il enserre ainsi une reproduction de Matisse dans un fatras d’emballages sanglants, glisse un Kant,
un Schiller ou un Van Gogh dans des papiers de boucherie, un Goethe encore dans des journaux détrempés. Le temps faisant, reclus dans sa cave, au contact de ces restes de culture qu’il ramasse,
recycle et assimile, il devient lui-même un peu artiste. Ces compressions colorées, il en fera ses sculptures.
De ce très beau texte, à la fois dense, poétique, politique, il existe une pluralité d’interprétations. Réflexion sur la marginalité, image de l’aliénation, évocation du traumatisme hérité des atrocités de la guerre (la situation prend place dans l’immédiat après-guerre), la pièce met finalement en scène la rupture entre un « monde d’hier », auquel Hanta s’attache mais qu’il se charge, lui le fossoyeur, d’évacuer, et un monde moderne, qui lui est étranger.
La voix rauque et posée de Marc Badiou sied bien à l’intimité de la pièce, à cette chaleur qui se dégage des confidences de ce personnage fondamentalement inadapté. Et même si le ton est bas et le rythme parfois monotone, l’attention est maintenue. Les atmosphères et les lieux sont rendus, non certes par de rares déplacements ou des accessoires quasi absents, mais avec humilité et humanité par le pouvoir de suggestion de ce comédien chaleureux, qui pare le béton gris des mots choisis de Bohumil Hrabal. Un auteur que ce spectacle sans prétention a le mérite de faire découvrir. ¶
Cédric Enjalbert
Les Trois Coups
Une trop bruyante solitude, de Bohumil Hrabal
Compagnie Trouble-Théâtre • 4, passage du 10-Août • 42100 Saint-Étienne
Mise en scène : Béatrice Moulin
Interprète : Marc Badiou
Lumière : Antoine Mazel
Scénographie : Emmanuel Brouallier
L’Albatros Théâtre • 29, rue des Teinturiers • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 86 11 33
Du 10 juillet au 2 août 2008 à 12 h 30
Durée : 1 h 15
10 € | 7 €