Les Trois Coups
Fracas de mots-bombes
Crée pour la petite chapelle du Théâtre des Halles, à Avignon, durant le Off 2007, « le Jour où Nina Simone a cessé de chanter » est aujourd’hui repris avec bonheur à la Maison des métallos, à Paris. Avec sa robe rouge et ses mots de conteuse cosmopolite pour seul bagage, Darina al-Joundi retrace quelque quarante ans d’une vie de Libanaise « libérée ».
Fracas de mots-bombes, de bons mots, d’expressions à fragmentation : la frappe est magistrale. Darina al-Joundi alias Noun nous conte « son » Liban, à feu et à sang, son Liban qui fait boum, un Liban de guerre qui est aussi le Liban de son défunt père. Son petit papa poète, Libanais laïque à qui elle épargne, le jour de ses funérailles, les rituelles psalmodies du Coran en radio-cassette. Face A, face B : les intégrismes contre le cosmopolitisme, le Coran contre Nina Simone. Elle coupe le son et reprend l’histoire à zéro.
1968, naissance à Beyrouth dans une famille d’intellectuels. Jeunesse entre poésie et philosophie avec un papa libertin libertaire qui égrène les prisons au rythme des anniversaires : Damas, Bagad, Alep. Une scolarité laïque, chez les bonnes sœurs puis dans une école juive. Adolescence en forme de roulette russe, entre « feu et folie » dans une ville d’excès, de beuverie, de sexe, de violence et d’hypocrisie, sous les bombes mais libre. Passage à Beyrouth-Est puis en Syrie, passage de la langue arabe au français, passage d’une religion à l’autre sans croire en aucune, sous les bombes mais libre, si libre…
« le Jour où Nina Simone a cessé de chanter » | © Sylvie Biscioni
Noun est une femme cosmopolite, qui a eu pour père un maître de liberté. Ce sont ses leçons qu’elle reprend, dans cet ultime tête-à-tête, comme une lettre au père. Leçons reçues, leçons subies également, car beaucoup de violence et de grands traumatismes hantent, à l’évidence, cette fascinante comédienne en robe rouge sang. L’espace de liberté qu’elle protège est défendu pour deux : colocation avec un père qui « l’habite » et vit sa liberté par procuration.
Avec élégance et sobriété, sur quelques mètres carrés, entre quatre lignes blanches, quatre murs-frontières qu’elle longe sans les enfreindre, les yeux fardés au khôl, elle « écrit dans l’air », sculpte « le rêve et la révolte » dans une langue précise, prosaïque et belle. Sans emphase mais avec beaucoup d’émotion. On tremble, secoués par un sourire « beau comme un sismographe » : rire puis dégoût, révolte, puis rire et rêve, encore, et mort. Ainsi contées, au rythme du jazz, ses mille et une nuits sous les bombes. ¶
Cédric Enjalbert
Les Trois Coups
Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter, de Darina al-Joundi et Mohamed Kacimi
Production Noun Cie
Mise en scène, scénographie : Alain Timar
Avec : Darina al-Joundi
Lumière et son : Hugues Le Chevrel
Costume : Marie Hellène Bouvet
Maison des métallos • 94, rue Jean-Pierre-Timbaud • 75011 Paris
Réservations : 01 47 00 25 20
Du 6 au 9 mai 2008 et du 13 au 17 mai 2008 à 20 h 30
Durée : 1 h 30
13 € | 9 € | 8 €
Spectacle en tournée, repris dans le Off 2008 à Avignon