Les Trois Coups
Pari relevé
Avec « Scanner », le Théâtre du Hangar de Montpellier propose un spectacle-concept singulier qui questionne la modernité du discours désespéré de Guy Debord. Une expérience hors norme intense, qui ne peut laisser sans réaction.
À peine a-t-on pénétré dans la salle que la représentation semble déjà entamée. Les acteurs s’affairent, certains discutent, tous s’occupent en tout cas, dans un espace sans décor particulier et sans distinction entre scène et coulisse. Le fil rouge, c’est la lecture de passages choisis de l’œuvre de Debord. Les sept acteurs vont, tour à tour et en même temps, être noyés par une surabondance d’objets et de produits de consommation, qu’ils utiliseront de façon exagérée, parodique et caricaturale. Face aux spectateurs, chacun fera son propre spectacle, voudra être entendu indépendamment des autres, cherchera à exister, à jouir et à dire, hurler ou bien encore chanter (dans des publicités ou des chansons « star’académiques », par exemple) son bonheur de consommer et d’exister dans notre société.
Ces passages sont soutenus par un montage kaléidoscopique d’images, extraites aussi bien des médias du monde entier que des films de Debord, ou encore de créations originales. Images modifiées, déformées, mouvantes, projetées sur tous les supports possibles, corps des comédiens y compris. En interaction avec elles et pour renforcer le tout, un montage sonore composé tantôt de lectures de textes tantôt d’interviews, mais surtout de sons suggérant un oppressant brouhaha.
© Silvia Mammano
Le rêve ne durera néanmoins qu’un temps. Ce spectre accidenté qui traversera la scène, tenant un discours glacial, en témoignera parfaitement. Car, peu à peu, la machine s’emballera. Les mots, en décalage, deviendront fous ; l’image aura pris le dessus. Dès lors, nous serons de plain-pied dans « la représentation permanente ». Non, décidément, rien ne sera jamais plus comme avant. Plus personne ne pourra s’échapper, y échapper. L’homme, telle une marionnette prise à son propre jeu, sera manipulé et malmené par des forces obscures et finira exsangue, broyé par les rouages d’une société-machine infernale.
Avec cette création, David Ayala a relevé le pari de mettre en scène une dénonciation de mise en scène. De façon très intense et personnelle, il aborde les différentes facettes du spectacle tel que Debord l’a fustigé. Écrivain, théoricien et cinéaste français, Guy Debord a su dénoncer en son temps et avec une grande virulence toute la dangerosité, la futilité et la vulgarité de nos sociétés d’après guerre. Le metteur en scène a souhaité ici soumettre notre société actuelle au regard scanner de l’écrivain. Avec un message militant mais bel et bien désespéré et suicidaire sur notre monde terrifiant, dont l’homme moderne serait le prisonnier et l’esclave, il démontre toute la pertinence d’un discours qui, quarante ans après la sortie de la Société du spectacle, se veut encore très actuel.
© Silvia Mammano
Durant ces trois heures de spectacle découpées en trois parties (avec un entracte), l’espace sera utilisé dans sa totalité aussi bien par les acteurs et les images que par le spectateur lui-même, qui sera amené à changer de salle et de siège et qui sera ainsi, qu’il le veuille ou non, directement partie prenante du spectacle, poussé à s’interroger sur sa place et son propre regard.
S’il est vrai que sur la longueur on se perd un peu dans le discours obscur et possédé, voire bien-pensant, de Guy Debord, le parti pris scénographique, l’originalité de la mise en scène, la grande qualité du montage audio et vidéo ainsi que la très juste interprétation en font une œuvre-collage surprenante et tout à fait captivante. ¶
Frédéric Nembrini
Les Trois Coups
Scanner ou Nous tournons tous en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu (Hurlements en faveur de Guy Debord)
Pièce pamphlétaire pour trois films et sept acteurs, d’après l’œuvre critique et cinématographique de Guy Debord
Création
Compagnie La nuit remue • 10, rue des Aiguerelles • Montpellier
06 62 23 83 31
Conception, réalisation et mise en scène : David Ayala
Avec : Sophie Affholder, Jean-Claude Bonnifait, Diane Calma, Roger Cornillac, Christophe Labas-Lafite, Alexandre Morand, Véronique Ruggia
Coréalisation des films et montage : Julie Simonney
Assistanat : Édith Félix
Lumières : Jean-Yves Courcoux
Son : Laurent Sassi
Costumes : Gabrielle Mutel
Régie générale : Frédéric Bellet
Administration de production : Sylvia Mammano
Théâtre du Hangar • Cie Jacques-Bioulès • 3, rue Nozeran • Montpellier
Réservations : 04 67 41 32 71
http://www.theatreduhangar.com
Du 1er au 12 avril 2008, mardi, vendredi, samedi à 20 h 45 ; mercredi, jeudi à 19 heures, dimanche à 17 heures
13 € | 9 € | 5 €
En tournée :
– Théâtre 95 de Cergy le 9 mai2008
– Maison de la Poésie (Paris) du 18 au 22 juin 2008