Mardi 30 juin 2009

 

Les tribulations d’un messager

 

Originaire de Bulgarie, attaché à la France, ce baryton-basse au timbre clair-obscur est issu du conservatoire de Sofia. Il se trace une belle carrière sur notre territoire et en Europe, malgré une certaine amertume sur les difficultés d’embauche de ce métier « d’intermittent du spectacle ».

 

Ayant été recruté par le CNIPAL lors de son installation en France en 1992, et l’avoir quitté brusquement pour des raisons d’incompatibilité directionnelle, il obtient en 1993 le Premier Prix au concours d’Alès et concrétise par la suite son premier contrat offert par Antoine Bourseiller : Masetto dans Don Giovanni. Ce contact avec notre pays lui permettra de concrétiser ses premiers engagements (1).

 

En 1995, il intègre le centre de formation lyrique de l’Opéra national de Paris et finit finaliste du concours Pavarotti de Philadelphie cette même année. En 1998, il auditionne en Allemagne et fait ses preuves pendant deux ans dans une troupe où il interprète une série de rôles qui couvrent l’ensemble des possibilités de sa tessiture. (Politique des théâtres allemands pour former des chanteurs lyriques solides) (2). Depuis, les engagements s’enchaînent avec plus ou moins de régularité (3).

 

 

Nous avons rendez-vous au château de Lacoste pour un Barbier de Séville haut en couleur, dans une mise en scène enlevée de J.-F. Vincciguerra, où il chantera le conte Almaviva les 14 et 16 juillet 2009. Grand, sec, les cheveux tirés en arrière avec une queue de cheval gris pommelé, cet homme semble être voué à son art dans un ascétisme de « zénitude ». Une fine moustache ajoute un charme discret à ses traits slaves. D’une timidité certaine, son regard semble se perdre dans une concentration interne. Sa voix est profonde, rauque, appuyée d’un léger accent descendant, dans un français parfait, calme et élégant.

 

Les Trois Coups. — Comment êtes-vous venu au chant, et quel fut votre formation ?

Evgueniy Alexiev. — Je suis né à Sliven. Ma mère a toujours eu une grande influence sur la mise en œuvre de mes capacités. Lorsque j’avais 8 ans, après une audition, elle m’inscrivit dans des chœurs d’enfants. À 13 ans, alors que je muais, j’intégrais un chœur mixte et vers 17 ans le chœur de l’Opéra afin d’être un peu indépendant financièrement. Le chant était une passion, mais je n’en tenais pas vraiment compte. Parallèlement, je faisais des études linguistiques au lycée français (une autre idée de ma mère, liée à certaines facilités que j’avais). Un jour, nous reçûmes au chœur un chef de chant qui m’auditionna et me fit comprendre que j’étais fait pour ce métier. J’avais une voix longue et puissante, et j’entrais ainsi au conservatoire de Sofia, où j’obtins un Premier Prix à 21 ans avec un sol de toute clarté dans l’air de Rigoletto « Parisiamo ».

 

Les Trois Coups. — Pour entretenir votre instrument, avez-vous un régime de vie particulier ?

Evgueniy Alexiev. — N’ayant pas la possibilité de voir mon professeur qui est en Bulgarie, je suis à la merci du public et de ceux qui veulent bien me dire ce qui ne va pas. En effet, la remise en question sans contrôle extérieur est une gageure. En même temps, je suis assez content, car j’ai développé un esprit rebelle et je ne peux travailler qu’avec des gens avec qui je partage le travail. J’accepte les critiques, mais je veux aussi qu’on accepte mes choix artistiques et vocaux. Je ne peux plus être un simple élève sous les ordres de…

Je travaille beaucoup sur mon corps. J’utilise la position du lotus pour relâcher et centrer mon énergie. De même, j’ai fait des nettoyages de yoga pour remettre mon organisme en symbiose avec mon esprit et j’ai changé ma manière de manger. Je suis végétarien, je ne mange plus de viande rouge.


Les Trois Coups. — Comment préparez-vous un ouvrage ?

Evgueniy Alexiev. — Il me faut très peu de temps, huit jours de travail à la table pour la mémoire, c’est assez fastidieux. Lorsque l’œuvre est en moi, je commence à la chanter et je l’habite progressivement.

Je ne fais pas de vocalises, plutôt des exercices physiques musculaires pour réveiller le corps, car la voix est là, elle se manifeste, elle est une source permanente de notre être. La confiance dans mon instrument est primordiale.


Les Trois Coups. — Quel est à votre sens la qualité majeure à posséder pour faire ce métier ?

Evgueniy Alexiev. — Le chant est une profession difficile. Il faut avoir hormis la voix, la technique, le talent et la santé, sans aucun doute. Et, comme me disait mon premier maître Michail Tomachov, il faut avoir des nerfs d’acier. En effet, 70 % de la carrière se passent dans des problèmes à résoudre où le mental peut fléchir. Car ce n’est pas parce que l’on a des prix internationaux, la voix, les capacités physiques et morales, le talent, du métier avec des premiers et seconds plans plus ou moins réguliers que les contrats s’envolent. D’une part, la crise, d’autre part, l’élitisme cloisonné du monde de l’opéra avec – et notamment en France – le règne des agents.

La voix est le miroir de ce qui se passe dans notre vie quotidienne. Ce don de la voix est aussi le reflet de notre état physique et psychique. Il y a longtemps déjà que j’ai fait le parallèle entre les arts martiaux et le chant, fondés sur l’équilibre du mental ainsi que sur la libre circulation de l’énergie et de la respiration.


Les Trois Coups. — Quels sont vos rapports avec votre agent et quels sont vos choix de carrière ?

Evgueniy Alexiev. — Dans ce métier, il ya peu de solutions. Il faut avoir du soutien ou avoir du culot…

Le soutien que je reçois de mon agent n’est pas toujours très équilibré, il y a une forme d’isolement assez importante. Lorsque vous auditionnez, cela peut très bien se passer et ne rien donner. À ce sujet, faut-il encore avoir des auditions !

D’un autre côté, je me considère comme un messager et j’ai beaucoup de mal à accepter de faire aussi mon propre agent. Demander pour moi est un casse-tête à cause d’une timidité extrême, même si je sens que je suis bon ou reconnu comme efficace. En France, on comprend mal pourquoi la vie est si dure pour les artistes lyriques. Finalement, il y a peu de théâtres, peu de productions et peu de postes.

Vous savez, Praskova, j’ai quitté un état totalitaire avec de l’espoir et des certitudes, mais, ici comme ailleurs, il existe cette même forme de pression et de distinction à l’intérieur même du monde de l’opéra.

Malgré cela, je pense qu’il est temps pour moi de reprendre des contacts à l’étranger. Je me sens plus fort mentalement, je suis direct mais courtois et bien élevé, et je me sens prêt à faire cet effort pour faire évoluer ma carrière.

 

Les Trois Coups. — Des projets pour la saison à venir, et des rôles dont vous rêvez ?

Evgueniy Alexiev. — Oui, je prépare Hortensius dans la Fille du régiment de Donizetti à Montpellier en décembre 2009 et Platée de J.-P. Rameau, dans le rôle de Momus avec C. Rousset à Strasbourg pour février 2010 avec quelques autres petites choses…

J’aime beaucoup la musique française : Athanaël, Golaud, et quelques autres rôles qui me tiennent à cœur comme Iago, Rigoletto, Figaro, Leporello et Don Giovanni.

Vous savez, c’est étrange, je n’ai pas été formé pour Mozart en Bulgarie, où les voix sont assez puissantes et où on le travaille peu. Cependant, mon premier grand rôle a été Masetto, et je me débrouille vraiment bien dans ce répertoire !

 

Les Trois Coups. — Un dîner idéal ?

Evgueniy Alexiev. — Bien sûr, avec Boris Christophe, Nelson Mandela, Miamoto Musachi (grand maître de sabre) et Jeanne de la Motte-Valois (instigatrice de la Révolution française).

 

 

Les Trois Coups. — Avez-vous un souvenir musical d’enfant ?

Evgueniy Alexiev. — Oui, j’avais 4 ans, nous étions dans une fête foraine, les autos tamponneuses étaient en panne, un forain a pris le micro et a demandé si quelqu’un pouvait proposer une animation pendant la réparation qui s’éternisait. Alors, j’y suis allé et j’ai chanté une chanson en bulgare que j’entendais à la radio, Bella, Belinda. C’est bien des années plus tard que j’ai su que c’était une chanson italienne.

 

Les Trois Coups. — Une phrase que vous aimez ?

Evgueniy Alexiev. — Ne soyez pas effrayé de l’apparence de l’enfer, entrez librement, et vous verrez qu’une grande victoire vous attend » (maître yi-king). 

 

Propos recueillis par

Praskova Praskovaa

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


(1) Il interprète avec Jean-Claude Malgoire le rôle de Don Basilio, dans le Barbier de Séville de Paisiello et participe alors à différentes productions en France : Eugène Onéguine à l’Opéra de Lille ; la Didone de Cavalli à l’Opéra-Comique, sous la direction de Christophe Rousset ; Pelléas et Mélisande à l’Opéra de Nantes et lAppel de la mer de Rabaud à l’Opéra de Nancy, sous la direction de Mark Foster. Il est invité à l’Opéra de Prague pour le rôle de Ping dans Turandot. En Allemagne, au Chiemgauer Festival, il interprète Figaro dans il Barbiere di Siviglia.

(2) En 1998-2000, en troupe en Allemagne, Evgueniy Alexiev aborde des répertoires très variés : Eugène Onéguine, Don Giovanni, Marcello, le Comte et Figaro dans le Nozze di Figaro de Mozart, Sharpless, Escamillo, Eneas, Peter dans Haensel und Gretel

(3) Suivent des engagements à l’Opéra de Nuremberg comme Germont, Figaro dans le Nozze di Figaro à l’Opéra de Gratz, Alberti dans Robert le Diable au Staatsoper de Berlin sous la direction de Minkowski, Concert-Gala à l’Opéra de la Monnaie avec Gwyneth Jones, Paata Burchuladze, Figaro dans il Barbiere di Siviglia à l’Opéra de Thessalonique. Il chante Papageno dans la production de Claude Santelli à Paris, Don Giovanni à l’Opéra de Nice, Mercurio dans lIncoronazione di Poppea à New York, Shaunard à l’Opéra de Lausanne et au Luxembourg, Escamillo au Grand Stade de France et à l’Opéra de Toulon, Ziliante dans Roland de Lully, sous la direction de C. Rousset.

Au Grand Théâtre de Tours, Evgueniy Alexiev fait ses débuts dans le répertoire verdien (Renato, Rodrigue et Ford), sous la direction de J.-Y. Ossonce. Il chante ensuite le rôle-titre d’Eugène Onéguine à l’Opéra du Rhin, Sévère dans Polyeucte de Gounod au Théâtre de Saint-Étienne. Au Festival de Drottningholm en Suède, il travaille avec C. Rousset dans le rôle d’Abramane dans Zoroastre de Rameau, puis interprète Escamillo dans Carmen à l’Opéra de Dijon. Plus récemment, il chante dans la Vedova scaltra à Nice, Carmen (Escamillo) à Saint-Étienne et à Tours, le Pays de Ropartz au Grand Théâtre de Tours, il Barbiere di Siviglia au Festival de Chartres et à Nice, Thaïs (Athanaël) à Saint-Étienne, Zoroastre (Abramane) à l’Opéra-Comique.

À l’Opéra national de Montpellier, il était en 2004 et 2008, Arlecchino dans la Vedova scaltra. René Koering l’invite au Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon pour Rita de Donizetti et lEmpio punito. On a pu l’entendre également dans le Jongleur de Notre-Dame et Scènes de chasse.


Le Barbier de Séville, de Gioacchino Rossini

Livret de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais

Mise en scène : Jean-François Vinciguerra)

Festival de Lacoste 2009

Carrières, mardi 14 juillet 2009 et jeudi 16 Juillet 2009 à 21 heures

Cat 1 60 €, adhérents FNAC 50 €

Cat 2 50 €, adhérents FNAC 40 €

Cat 3 40 €, adhérents FNAC 30 €

étudiants et moins de 26 ans 10 €

gratuit pour les enfants de moins de 12 ans

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Samedi 27 juin 2009

 

Les coulisses de l’horreur

 

Frédéric Jessua est l’un des cofondateurs de la remarquable (et remarquée) Compagnie Acte 6. Cette fois, en plus de ses fonctions d’acteur et de metteur en scène, il coordonne les dérapages contrôlés d’une trentaine d’acteurs dans « Ça bute à Montmartre », festival gore, drôle et méchant de grand-guignol, dont nous reparlerons et qui sera présenté pendant tout l’été au Ciné 13 Théâtre. En tout six spectacles courts, qui ont demandé chacun des centaines d’heures de travail dans l’hémoglobine et la bonne humeur à trois troupes : L’Incartade, Heautotimorouménos et Acte 6. Nous avons interrogé ce bourreau… de travail sur les aspects pratiques de cette superproduction d’un genre un peu inhabituel.

 

Les Trois Coups. — Comment t’est venue l’idée de ce festival ?

Frédéric Jessua. — Pendant qu’on jouait les Courtes lignes de M. Courteline à L’Athénée. On avait monté dans le grenier de ce vénérable théâtre une pièce courte lHomme qui a vu le diable de Gaston Leroux, une sorte de galop d’essai, dont le succès avait alors dépassé toutes nos espérances.

 

Les Trois Coups. — Oui, je me rappelle avoir lutté pour avoir une place.

Frédéric Jessua. — On va d’ailleurs l’ajouter au programme pour la reprise au Ranelagh à la rentrée. Du coup, je m’étais dit : « Il faut faire un truc avec le grand-guignol ». Et, parallèlement à ça, L’Incartade avait monté deux pièces au Pixel Théâtre de ce même répertoire. Je les ai donc conviés au festival. Comme j’avais, par ailleurs, beaucoup travaillé avec Mariotti (Jean-François Mariotti directeur de Heautotimorouménos, Héo pour les intimes) et comme c’est quelqu’un qui travaille dans l’urgence, je me suis dit : « Tiens, ça pourrait être intéressant de lui demander qu’il écrive une pièce à la manière grand-guignol, c’est-à-dire deux actes de peur, de sexe et de délires ».

 

© Frédéric Jessua

 

Les Trois Coups. — Qu’est-ce que j’ai ri !

Frédéric Jessua. — Oui, le résultat est incroyable. On l’impression que la pièce a été écrite en 1920, et, en même temps, elle traite de sujets totalement actuels. Voilà, c’est comme ça que ça s’est fait.

 

Les Trois Coups. — Comment fait-on pour réunir autant d’acteurs (en tout plus d’une trentaine) sur une période aussi longue ?

Frédéric Jessua. — Grâce à l’alternance. On a pu leur proposer un temps très bref de répétition, sans pour autant bâcler le boulot. C’est l’avantage du grand-guignol. On est dans un théâtre pas du tout psychologique, on n’a pas le temps de se prendre le chou, il faut foncer.

 

Les Trois Coups. — Ça demande tout de même un peu d’organisation.

Frédéric Jessua. — Oui, le planning a été un tour de force. C’est vrai que dans un projet pareil, je dirais « choral », c’est décisif. Quand tu arrives à une répétition et que voies que les comédiens prévus sont là et savent quelle scène on va travailler, tu te dis qu’en effet ça marche.

 

Les Trois Coups. — Et du point de vue financier ?

Frédéric Jessua. — Il n’y a jamais assez d’argent, ça c’est clair. Il y en a, mais pas assez. Beauvais a coproduit, on a raclé les fonds de tiroirs, L’Incartade et Héo se débrouillent, mais c’est clair qu’il faut impérativement qu’on transforme l’essai.

 

Les Trois Coups. — Et le metteur en scène Frédéric Jessua, qui doit parfois travailler avec deux ou trois acteurs différents dans le même rôle

Frédéric Jessua. — Je trouve ça très intéressant. J’établis d’abord un cadre, mais après je leur laisse pratiquement toute liberté. Il y a des repères, des points notamment créés par de la lumière, mais, après, dans ces points, ils font ce qu’ils veulent. Quand donc un comédien doit reprendre un rôle, même s’il a vu ce qu’a fait son prédécesseur, on peut repartir presque de zéro. Du coup, c’est intéressant pour lui comme pour moi.

 

Les Trois Coups. — Et pour les lumières ?

Frédéric Jessua. — C’est pareil, à peu de choses près. Bien sûr, il a fallu qu’elles conviennent aux six spectacles. On ne peut pas ajouter des projecteurs à l’infini. Mais enfin on travaille avec des gens qui ont l’habitude des festivals, et puis tout le monde s’apprécie. On s’est quand même tous un peu choisi.

 

Les Trois Coups. — Bon, un petit coup de chapeau tout de même à Florent Barnaud, qui avait aussi réglé la lumière de ton Jules César au Théâtre 14. C’est un magicien.

Frédéric Jessua. — Merci pour lui. C’est vrai qu’il a conçu un « plan de feux » assez redoutable : inventif et en même temps qui permet de servir chaque spectacle. Il faut dire que, sur ce projet, je me retrouve aussi scénographe. J’ai donc conçu un décor unique avec une ouverture centrale et des panneaux sur les côtés qu’on aménage, qu’on couvre, qu’on éclaire avec des appliques ou non, selon les pièces. Ça fait qu’on passe sans trop de problème d’une salle d’hôpital à un intérieur, puis à un salon de coiffure, à un bureau, etc.

 

Les Trois Coups. — Une question que je me suis posée, c’est « comment ils vont faire pour nettoyer chaque jour tout ce sang ? »

Frédéric Jessua. — Alors, plusieurs choses : d’abord, c’est du sang de théâtre : on met le costume à tremper dans un seau avec une poudre spéciale, là-dessus machine à laver et ça disparaît. Ensuite, on a une équipe qui s’occupe de ça, des maquillages et du nettoyage. Et puis les comédiens jouent le jeu. Quand c’est juste une chemise, ils la lavent eux-mêmes. Ceci dit, à la régie (Laura Ozier, Élodie Martin, Marine Alexandre, David Scherer), ils ont du boulot.

 

© Frédéric Jessua

 

Les Trois Coups. — Pourquoi ressusciter ce grand-guignol ?

Frédéric Jessua. — Je dirais : pour retrouver une vraie proximité entre le spectateur et l’acteur. Parce que là on les emmène, tous les deux, je veux dire le spectateur et l’acteur, dans des situations très étranges au sein d’une relation complètement honnête. Je trouve qu’il y a quelque chose d’oublié qu’on retrouve avec le grand-guignol. C’est un vrai théâtre de divertissement. Dans le sens qu’on va au théâtre, mais pour être pris par quelque chose.

 

Les Trois Coups. — Mater ?

Frédéric Jessua. — Non, ce n’est pas si simple. Bien sûr, le spectateur est un voyeur. Il sait très bien ce qu’il va voir et pourquoi il y va. Mais là où ça devient plus sophistiqué, c’est que nous, on essaie justement de ne pas lui donner ce qu’il a envie de voir. Le grand-guignol, c’est ça : l’art de gérer la frustration. Moi, je trouve qu’il y a là quelque chose qui, en fait, tient de la tradition théâtrale, tout bonnement. Beaucoup ont cette vision d’un genre un peu mineur, mais moi, pas du tout. Pour moi, c’est un genre qui se nourrit de beaucoup de traditions. Dans l’écriture déjà, boulevardière dans le bon sens du mot. On sent qu’il y a Labiche, Courteline et Feydeau qui sont passés par là, juste avant. Des histoires donc bien construites, avec les personnages qu’on avait chez Molière : les médecins véreux, les pédants, les juristes, les amants frustrés, les prima donna, enfin ce genre de personnage fortement typé qu’on a dans le théâtre classique français. Le tout en même pas deux actes, souvent même pas quarante minutes. Chaque pièce est un petit défi. Du coup, on va à l’essentiel.

 

Les Trois Coups. — Vous jouez tout l’été au Ciné 13 Théâtre. C’est gentil d’avoir pensé à ceux qui ne peuvent pas partir.

Frédéric Jessua. — Sauf « les pieds devant » comme c’est dit pour rire sur le site www.cine13-theatre.com/

 

Recueilli par

Olivier Pansieri

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Ça butte à Montmartre !

Programme 1 (hypnose et mutilations)

Du 4 juillet au 29 août 2009, mardi à 21 heures, samedi à 16 heures, dimanche à 15 heures

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Vendredi 26 juin 2009

 

« Monde-monde parano »
d’Alain Cofino-Gomez

 

 

Recueilli par

Franck-Olivier Laferrère

Les Trois Coups

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Lundi 15 juin 2009

 

« Monde-monde parano »,

d’Alain Cofino-Gomez

 

 

Recueilli par

Franck-Olivier Laferrère

Les Trois Coups

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www.foiresaintgermain.org

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Dimanche 14 juin 2009

 

À l’IRCAM avec… Philippe Schoeller

Vertige sonore au xxie siècle

 

C’est le 19 juin 2009 que sera présenté, au Centre Pompidou à Paris, « L’air d’autres planètes », concert de musique contemporaine enregistré par France musique. En écho à l’exposition Kandinsky, ce concert met en parallèle l’abstraction picturale du peintre et « l’émancipation de la dissonance » chez Schoenberg.

À cette occasion, le compositeur Philippe Schoeller mandaté par l’Institut de recherche et de coordination acoustique (l’IRCAM) présentera son œuvre « Operspective Hölderlin », pièce expérimentale inspirée du poète suédois Hölderlin, qui réunit le quatuor Arditti, la soprano Barbara Hannigan, et une nouvelle génération d’instruments usant de la projection d’énergie sonore.

Une rencontre au sommet entre les arts et les sciences à travers une technologie en pleine évolution qui souscrit au renouvellement de la création contemporaine.

 

De pure formation classique (1), riche d’expériences, Philippe Schoeller est joué à travers le monde. Il est membre honoraire de l’IRCAM et a effectué d’importants travaux de recherche sur la synthèse sonore à travers de nouveaux instruments de lutherie virtuelle.

 

Dotée d’une imagination puissante, cette figure musicale du xxie siècle fait déjà office d’un catalogue d’environ 80 pièces musicales à formations variables – Hypnos Línea pour voix seule ; Gaia pour flûte solo, Vertigo Apocalypsis, oratorio ; Totems pour grand orchestre ; Alcyon, fable écologique symphonique avec récitant ; Flûgel, concerto pour piano et orchestre ; Feuillage pour orchestre et électronique spatialisée ; Winter Dance, symphonie de chambre ; Versailles, musique de film, etc.

 

Point de « néo » ou de copier-coller chez ce musicien français avant-gardiste génial. Sa musique est bien la sienne. Il régénère notre tradition d’écriture et lui ouvre les portes de l’écho spatial et des résonnances invisibles de la nature… Un choc émotionnel qu’il faut savoir rencontrer. Élégant, puissant d’une énergie rayonnante, il a l’aura d’un saphir très bleu, comme ses yeux emplis d’un lac de vertiges vibratoires. N’en doutons pas, cet être est une vieille âme selon les bouddhistes, et c’est un bonheur pour moi de rencontrer enfin ce créateur contemporain inspiré.

 

Les Trois Coups. — Philippe, vous semblez être amusé ?

Philippe Schoeller. — Oui je suis ravi, je viens juste de récupérer un prix à la SACEM pour la meilleure création contemporaine instrumentale 2009, From Tree to Soul, une médaille, et un diplôme ! Tenez, je vais la faire fondre, en faire une bague et vous l’offrir !

 

Les Trois Coups. — Philippe, pouvez-nous nous éclairer sur cette création et sur ce labeur mystérieux qui vous a cloîtré depuis quelques mois avec un système sonore complexe dans les studios de l’IRCAM ?

Philippe Schoeller. — En effet, je vais vous faire entendre le logiciel que j’ai créé – « Luciole », synthèse cellulo-vectorielle – avec une structure de 16 voix juxtaposées en demi-tons. L’utilisation des haut-parleurs permet d’accentuer la perspective du spectre sonore dans une réalité polymorphe. Après, il suffit de choisir la couleur à diffuser en usant de la projection électronique scénographique spatiale.

Les sons qui composent cette électronique sont de véritables télescopes et microscopes. Ils sont d’une précision extrême et infinie due aux machines. Ils renferment nombre de chakras, beaucoup de réverbe, et s’épanouissent comme un feu d’artifice de couleurs avalées par l’espace.

Il aura fallu deux ans pour édifier ce programme toutes harmonies confondues, où chaque instrument sonore produit tous les instruments. C’est en quelque sorte la rampe de lancement pour la musique du prochain millénaire.

 

Les Trois Coups. — Comment s’intègre la partie « classique » de l’œuvre, le quatuor et la voix soliste ?

Philippe Schoeller. — Le quatuor et la voix éparse restent dans un principe tonal et dans la poétique d’une conquête sonore qui se promène au sein de cette harmonie spatiale… Couloirs et échos, flux énergétiques et mouvements d’ordinateurs. Le mariage de l’espace et du classique : Mozart se baladant chez Schoeller ou le contraire.

 

Les Trois Coups. — Quel genre de public fréquente les concerts de l’IRCAM ? Donnez-nous quelques bonnes raisons pour venir écouter de la musique contemporaine.

Philippe Schoeller. — Tout public, nous voguons dans l’essence d’une musique populaire. Nous sommes tous en quête de perceptions psychiques nouvelles à travers un regard sonore permanent. Et puis l’IRCAM est unique au monde : il y a dix ans, tout le monde venait ici pour travailler !

La vie est bruit, sons et musique. Notamment chez les enfants, on assiste à une forme de meurtre du cerveau, car il n’y a aucune protection. A fortiori la musique fait entendre à chacun ce qu’il ne voit pas mais peut recevoir.

C’est le début d’un courage qu’aura la civilisation de venir écouter la musique de demain, bien qu’elle soit engluée dans trois cents années d’un code musical épuisé basé sur des perceptions communes. Je suis convaincu par ma sensibilité, avec les limites de compréhension qu’imposent les nouvelles sensations, mais dans une sorte d’onanisme mental.

Venez, ma musique est très sage, sans agressivité ; du David Hamilton un tantinet chaotique.

 

Les Trois Coups. — Comment se déclenche votre inspiration créatrice, et comment fabriquez-vous une œuvre ?

Philippe Schoeller. — Le chant de création est tellement vaste, il atteint des sensibilités diverses. L’intuition y joue un rôle incroyable ! Quoi qu’il en soit, la nudité du son est plus difficile à diriger qu’un ensemble régi par des codes et des lois.

Les expressions sont multiples : densité et fluidité immatérielle, rythme dans l’instant mais dans le mouvement, geste instrumental rythmique. Avec la voix, on peut tout faire, mais avec la technologie il faut se mettre en symbiose ou en contraste, car elle permet de fixer les sons pour l’éternité alors que chanteurs et instrumentistes diffèrent à chaque prestation. Il y a d’ailleurs des lois universelles répétitives dans la perception : un son est beau ou laid.

Pour moi qui invente l’instrument, je construis les sons, et je parcours toute la chaîne de la création artistique, c’est de la lutherie, et c’est sans fin.

 

Les Trois Coups. — Dans le style de ?

Philippe Schoeller. — Bien sûr, mais au bout de trois mesures, c’est du Schoeller, d’ailleurs j’adore me parodier moi-même. « Là ou croît le péril, naît ce qui sauve. » En vrai, je suis pas mal… (rires).

 

Les Trois Coups. — Quelle est votre stratégie de carrière ?

Philippe Schoeller. — « Carrière » n’est pas le mot exact. De toute façon, nous n’en sommes qu’à son aube. Cela dit, j’ai un nouvel éditeur : Durand.

 

Les Trois Coups. — Selon vous, quels noms marquent la musique contemporaine ?

Philippe Schoeller. — Guillaume de Machaut. Vous semblez perplexe. Rythmiquement, dans ses messes a capella, c’est déjà l’IRCAM. Gesualdo pour ses dissonances inouïes, Beethoven dans ses sixtes ouvertes, Wagner à la fin de « la Walkyrie » avec les 8 harpes superposées (il le pouvait car il avait les instruments et la partition). J. Cage, enfin. « Il n’y a pas un seul son que je n’ai pas aimé ».

 

 

Les Trois Coups. — Ah ! Quelqu’un de votre siècle. Avez-vous un hobby ?

Philippe Schoeller. — Nager, nager, l’eau, Ibissa quand j’étais petit, nager, manger, faire l’amour. Toutes les choses saines.

 

Les Trois Coups. — Un dîner idéal ?

Philippe Schoeller. — Vous savez, j’admire tout le monde. Mais, comme j’aime le risque, ce sera avec vous. Je préparerai un tourteau accompagné d’un bouillon d’algues.

 

Les Trois Coups. — Une phrase que vous aimez ?

Philippe Schoeller. — « L’imaginaire, c’est le réel, avant. » René Char

 

Recueilli par

Praskova Praskovaa

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

(1) Formation classique au conservatoire de Paris : classe de piano avec J.-C. Henriot, harmonie contrepoint avec B. Berstel, chant choral avec J. von Websky, direction d’orchestre avec G. Dervaux.

Il enrichit sa formation auprès de P. Boulez, I. Xenakis et F. Donatoni, et poursuit des études en musicologie et en philosophie de l’art à la Sorbonne, où il obtient un DEA.

Lauréat de plusieurs concours internationaux de composition (Antidogma en 1984, Dutilleux en 1980) et lauréat de la Fondation Natixis de 1993 à 1997. Compositeur en résidence successivement à Bonn, Strasbourg, Montpellier.


Dans le cadre de l’exposition Kandinsky au Centre Pompidou

Programme concert « L’air d’autres planètes »

  • Denis Cohen, Erinnerung, commande de l’IRCAM-Centre Pompidou, création
  • Philippe Schoeller, Operspective Hölderlin, commande de l’IRCAM-Centre Pompidou, création
  • Arnold Schoenberg, Quatuor nº 2, opus 10

Distribution : Barbara Hannigan, soprano ; Quatuor Arditti

Réalisation informatique musicale : Gilbert Nouno (IRCAM), Stefan Tiedje (CCMIX)

Production IRCAM-Centre Pompidou

Avec le soutien de la Caisse des dépôts

Concert enregistré par France Musique

Vendredi 19 juin 2009 à 21 heures au Centre Pompidou, grande salle

18 €, 14 €, pass Agora 10 €

Recommander - Ecrire un commentaire - Publié dans : Reportage | Interview - Par Les Trois Coups
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…


« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, “Pariscope”, rubrique « Théâtre »


« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, “Rue 89”, blog “Balagan”

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