« Le Misanthrope »,
un manifeste
Par Sarah Elghazi
Les Trois Coups.com
Quand Sivadier s’attaque à Molière, le théâtre classique (re)devient performance. Dans cette flamboyante adaptation du « Misanthrope », les mots fusent comme des comètes, le quatrième mur explose dès l’incipit, l’urgence et l’intranquillité des corps et des esprits sont de mise.
« le Misanthrope » | © Brigitte Enguérand
Sur la vaste scène dépendrillonnée gisent les débris d’une fête, d’une fin de soirée : un chaos postapocalyptique où même le rêve se dissémine, où les comédiens attendent l’air de rien d’avoir le droit de se mettre en scène, se maquillant à vue face à l’immense terrain de jeu détruit que représente la scénographie – comédiens qui, lorsqu’ils sont prêts, se lancent sur le plateau comme sur un ring.
À ma droite, Alceste, révolté solitaire contre les bassesses du monde, les petits arrangements des êtres humains avec leur conscience, préférant la rage à la compassion, la sincérité à l’amitié. À ma gauche, Philinte, personnage dévoué, courtois, inquiet ; pas calculateur, mais prudent. Leur conflit est presque figuratif : grande tige exaltée et douloureuse contre petit homme raide, aux gestes calculés. Deux faces d’une même réalité, deux réactions personnifiées, deux incarnations langagières et physiologiques qui cherchent à se convaincre mutuellement, à se protéger contre eux-mêmes. Le combat raison contre passion, calcul contre spontanéité n’est jamais aussi manichéen qu’il en a l’air ; nous sommes dans une comédie de Molière !
Vu ici comme un mélange de Don Quichotte et de Cyrano, ses camarades en intransigeance et en goût d’absolu, Alceste, tout au long de la pièce, ne cédera jamais au sentimentalisme, seulement à la colère. Personnage qui refuse la duperie et la tromperie qui font partie intégrante de l’A.D.N. d’un spectacle, dans une mise en scène qui rend évident le passage des coulisses au plateau et qui met en doute l’un et l’autre espace, Alceste est donc toujours en mouvement, jamais vraiment d’un côté ni de l’autre. « Should I Stay or Should I Go ? » chante Joe Strummer en écho à l’humeur noire d’Alceste – dès son pas de danse effréné, Nicolas Bouchaud est extraordinaire, comme toujours, taillé pour ce rôle démesuré, punk et inconstant.
L’alexandrin est ici décortiqué avec crânerie, mais c’est plus que jamais sa forme qui fait le jeu, qui crée l’espace, qui sépare ou rapproche les protagonistes. Langue au-delà du naturel, elle fascine par son potentiel comique et actuel : lorsqu’il brandit la photo de Berlusconi pour appuyer son propos iconoclaste, la logorrhée d’Alceste-Nicolas Bouchaud a des accents mélenchoniens dans sa traque de la moindre avanie.
Mais dans sa danse folle et aveugle contre les paillettes qui jonchent le sol et qui pleuvent du ciel, qui va le suivre jusqu’au bout ? Ils ne sont pas nombreux ceux qui, comme Philinte, savent ménager la chèvre et le chou sans s’oublier eux-mêmes en chemin. La savoureuse et inquiétante brochette de précieux de la Cour, qui la flattent avant de la descendre, fait flancher Célimène, Dulcinée moqueuse et inaccessible à laquelle Norah Krief prête son jeu subtil et bravache. Ici comme ailleurs, et même dans les comédies, l’idéalisme brut comme la fragilité mènent à la solitude, et le retour au désert paraît inévitable.
Sans savoir où aller, Alceste se crée au gré de ses cercles concentriques autour des autres et de lui-même, une île inaccessible qui devient une dérisoire piste de course. À la fin de la pièce, il est bancal, étourdi de s’être tant tenu à l’écart des pas de deux des autres, de ceux qui « font la part des choses ». La révolution ne saurait être sereine. ¶
Sarah Elghazi
Le Misanthrope, de Molière
Mise en scène : Jean-François Sivadier
Avec : Cyril Bothorel, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Vincent Guédon, Anne-Lise Heimburger, Norah Krief, Christophe Ratandra, Christelle Tual
Collaboration artistique : Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit
Scénographie : Daniel Jeanneteau, Christian Tirole, Jean-François Sivadier
Lumières : Philippe Berthomé, assisté de Jean-Jacques Beaudouin
Costumes : Virginie Gervaise
Perruques : Cécile Kretschmar, assistée de Jérôme Ventura
Son : Ève-Anne Joalland
Chant : Emmanuel Olivier
Assistante à la mise en scène : Véronique Timsit
Production déléguée : Théâtre national de Bretagne à Rennes
Coproduction : Italienne avec orchestre ; Odéon-Théâtre de l’Europe ; maison de la culture de Bourges ; Comédie de Reims, C.D.N. ; Le Quartz, scène nationale de Brest
Jean-François Sivadier est artiste associé au Théâtre national de Bretagne à Rennes
Grande salle du Théâtre du Nord • 4, place du Général-de-Gaulle • 59026 Lille
Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30 et sur www.theatredunord.fr
Du 29 avril au 9 mai 2013 à 20 heures, sauf le jeudi à 19 heures et le dimanche à 16 heures, relâche le mercredi 1er mai et le lundi 6 mai
Durée : 2 h 30
23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €




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