« Attention, je parle ! »
« Geschichte » | © D.R.
Moins connue qu’Yvonne, princesse de Bourgogne, l’Histoire (opérette) bénéficie d’une généalogie aussi composite que celle des personnages qui s’y bousculent. Composée post mortem à partir des manuscrits d’une autre pièce – Opérette –, cette œuvre laisse aux metteurs en scène la liberté d’y adjoindre la musique de leur choix pour en faire effectivement une opérette, un genre que Gombrowicz appréciait pour « sa divine idiotie [et] sa céleste sclérose » ! Loin d’être négatif, un tel attribut lui fournissait au contraire un cadre parfait où exercer au mieux son verbe et son ironie, une forme légère. En apparence. Car son propos, au fond, ne prête pas à rire. Ou alors jaune.
Cette version de l’Histoire (opérette) diffère de l’original, à la fois dans le titre et dans le livret, lui aussi en allemand, que Galin Stoëf a écrit à la demande du compositeur Oscar Strasnoy. Elle se distingue aussi de la majorité des adaptations antérieures du fait qu’il s’agit cette fois d’une opérette a cappella et non d’une pièce de théâtre augmentée d’une partition. La précision a son importance : Strasnoy fait du texte de Gombrowicz une histoire de voix.
« L’accusé ! vous n’avez pas la parole ! »
On parle beaucoup dans Geschichte et d’abord de Witold Gombrowicz. Il est le personnage principal de cette pièce où la petite et la grande histoire se mêlent sans retenue, lui et ses proches se transformant au fil de l’intrigue en figures historiques improbables. Mais quand la lumière s’allume, Witold a 17 ans et la pire des familles. Un père, une mère, deux frères et une sœur plus repoussants les uns que les autres, d’un milieu petit-bourgeois, où Brecht, à peu près à la même période que celle où se déroule Geschichte, observait poindre la haine de l’autre comme moteur de l’histoire. La première victime de cette culture conformiste et crasse est cet adolescent à la voix haut perchée [troublant contre-ténor Daniel Gloger], « fils du concierge alcoolique », seul en bout de table, la cible du pacte familial. On lui fait le procès de son insupportable originalité, car en plus de ne croire en rien et de se méfier de la raison, il va pieds nus ! Accusé par principe, il passe un « examen de maturité » dont il sort violé collectivement par sa famille (!), avant d’être envoyé à l’armée où, au terme d’un conseil de révision tout aussi absurde, il est condamné pour insoumission sans qu’on lui ait laissé la possibilité de se défendre.
Délirante, cette première partie de la pièce l’est merveilleusement grâce à la partition d’Oscar Strasnoy qui en épouse le ton et le déroulement, et grâce à la mise en scène de Titus Selge dont la discrétion offre un écrin aux six remarquables chanteurs-acteurs du Neue Vocalisten Stuttgart. On trouve dans le chant une transposition somme toute directe de ce qui se déroule sur le plateau. Les voix aux timbres « classiques » des cinq parents se confondent parfois – notamment dans l’ouverture – en une suite de syllabes pour faire corps (chœur ?) en face de Witold, dont la voix n’est ni belle ni fausse, mais dissonante à sa manière, c’est-à-dire différente. Strasnoy profite aussi de la principale convention du genre de l’opérette, où les séquences chantées et parlées se succèdent allègrement, pour enrichir sa partition de passages exaltants. Qu’on pense au moment où la famille fait bloc pour que Witold parte à l’armée (« Doch Militär ! ») : le chant bute, dérape, se décompose avec une inventivité qui prouve que la musique contemporaine la plus exigeante peut être en même temps jubilatoire et, osons le mot, ludique.
« Attention, je parle ! »
Il en faut pour suivre le rythme imposé par Gombrowicz. À peine relâché des griffes de ses bourreaux, Witold, loin d’être maté, prend la parole, quitte la scène et se mêle au public. On le découvre christique. Il n’est plus le bouc émissaire de sa famille, mais la caisse de résonance d’un monde qui, en 1914, tourne moins rond que jamais. Il souffle, éructe, parle avec un morceau de pain dans la bouche puis le crache. Son chant, jusque-là incertain, se fait impur. Armé d’un pistolet (coiffé d’un silencieux qui ne fonctionnera pas !), il tue l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche, ce qui déclenche la Première Guerre mondiale. La pièce bascule, mais la mise en scène conserve la même sobriété qu’auparavant. Tant mieux ! l’outrance du texte suffit. Dans un décor inchangé depuis le début (une longue table blanche au milieu du plateau), les chanteurs-acteurs, déguisés en empereur et impératrice de Russie, Raspoutine et autre obscur conseiller politique, laissent libre cours au plaisir de jouer. Et tant mieux si une moustache se décolle et qu’un verre se casse (ah, le spectacle vivant !), puisque c’est la débâcle chez les puissants et que tout semble irréel. Alors Witold dit, lucide : « Quelque chose s’est détraqué entre moi et le monde. ».
La pièce se termine. Chacun quitte son déguisement pour reprendre sa place au sein de la famille, l’un toujours en bout de table tandis que les autres lapent leur soupe. Penché sur sa machine, Witold Gombrowicz retourne à l’écriture, sa seule arme contre la barbarie, sans compter la légèreté dont il disait qu’elle « est peut-être ce qu’un artiste a de plus profond à dire au philosophe ». ¶
Sébastien Gazeau
Les Trois Coups
www.lestroiscoups.com
Geschichte, par le Neue Vocalisten Stuttgart
Compositeur : Oscar Strasnoy
D’après le texte de Witold Gombrowicz
Livret : Galin Stoëf
Mise en scène : Titus Selge
Avec : Sarah Sun, Truike Van der Poel, Daniel Gloger, Martin Nagy, Guillermo Anzorena, Andreas Fisher
Costumes : Astrid Eisenberger
Coproduction : N.V.S. Musikderjahrhunderte/compagnie Le Grain, O.A.R.A. (Office artistique de la région Aquitaine)
Avec le soutien du Théâtre des 4-saisons, du Goethe Institut à Bordeaux et de la scène nationale de Quimper
Théâtre des 4-saisons • parc de Mandavit • 33170 Gradignan
Réservations : www.t4saisons.com
Jeudi 5 janvier 2012 à 20 h 45
Durée : 1 heure
24 € | 18 € | 8 €
À voir au Théâtre du Châtelet (Paris) dans le cadre du festival Présences le 15 janvier 2012 et au Théâtre de Cornouailles (Quimper) le 13 mars 2012




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