Lorraine | 2011-2012


Jeudi 29 septembre 2011 4 29 /09 /Sep /2011 13:49

« Au bord » du théâtre

 

Au festival Court toujours du Nest (Thionville), j’ai connu cette année plusieurs moments d’émerveillement – de ceux qui font réapparaître comme une évidence ce qui nous pousse, envers et contre tout, à travailler avec et pour cette chose merveilleuse qu’est le théâtre. Il me faudra pourtant choisir un spectacle parmi les onze formes brèves que la programmation de Jean Boillot proposait. Et alors, bien que d’autres méritent aussi quelques bons mots, il en est une pour laquelle je crains seulement de n’en avoir pas assez.

 

rhizikon-615

« Rhizikon » | © D.R.

 

« Rhizikon » en grec, c’est le hasard. Par extension, c’est aussi le risque qui nous vient plus directement du latin resecare : « couper ». Chloé Moglia explique cela en quelques phrases lacunaires griffonnées à la surface du tableau d’école qui lui sert d’espace scénique. Mais la raideur apparente du propos laisse aussitôt place à la souplesse envoûtante du geste. Le visage impassible empreint d’une grâce candide, elle laisse parler le corps, illustrant sans parole par de grands tracés à la craie une leçon de Jankélévitch sur le rapport de l’homme à la mort. Et plus elle évolue dans ses descriptions picturales, plus les bras et les jambes investissent à leur tour le carré vert du tableau. Le timbre nasillard du philosophe résonne, entêtant, tandis que le corps de la trapéziste se joue de la pesanteur dans un espace de deux mètres sur deux. Et que ses mains dessinent, griffonnent, croquent le risque, à pleine craie. Chloé Moglia est à la fois devant et au-dessus. Ses gestes sont lents, mais ce qu’ils forment est un mouvement effréné. Et l’élan qu’ils appellent est bel et bien arrêté par l’étonnement, toujours renouvelé, devant l’imminence du danger, devant le hasard qui surgit à l’instant où il se transforme en vertige.

 

Car vous l’aurez compris, à deux mètres de haut, le vertige n’est pas tant dans l’élévation physique que dans la suggestion gestuelle et la proximité du dispositif scénique. Le tableau d’école dresse le décor à la fois familier et formel de cette « performance-rencontre », et pousse le spectateur au bord, là où naît le questionnement. Sur la prise de risque dans l’existence comme sur la contrainte que constitue tout cadre, qu’il soit langagier, spatial ou corporel. Le mouvement qui tend à dépasser le cadre, ou à s’en affranchir, est inhérent à la vie. Reste à savoir s’il peut être une fin en soi. À cela, Chloé Moglia ne donne aucune réponse. Elle se contente, et c’est heureux pour nous, de faire entendre le point d’orgue où elle seule décide – alors que le public retient son souffle –, du passage à l’instant d’après.

 

C’est en repensant par la suite à la représentation que j’ai compris comment le moment de rupture rejoint le hasard dans ce point d’équilibre entre l’élan spontané vers le vide et la limite du cadre. En effet, c’est bien dans le moment fragile et décisif rendu tangible par la grâce sibylline d’une trapéziste virtuose, que le rhizikon trouve son expression symbolique.

 

Le risque était de perdre le fil du propos. Or c’est précisément par un geste qui me semble proche du théâtre qu’une toile se tisse autour de ce Rhizikon classé « cirque ». Car par-delà le jeu ici hors de propos, par-delà l’acrobatie qui constitue le nerf mais pas la chair, l’instant décisif où se loge le drame, le lieu où le cœur palpite surgit comme par enchantement entre les dessins et les mots griffonnés, entre le point d’équilibre et l’instant d’après, et révèle un geste purement théâtral. Il fallait oser. Chloé Moglia ose et réussit brillamment. 

 

Catherine Lise Dubost

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Rhizikon, de Chloé Moglia

Compagnie Moglice-Von Verx

Courriel : chloe.moglia@wanadoo.fr

ou moglice-vonverx@wanadoo.fr

Contact artistique et technique : Chloé Moglia | 06 87 35 42 54

Contact production et diffusion : Laurence Edelin | 06 09 08 04 08

Conception et interprétation : Chloé Moglia

Son : Chloé Moglia et Alain Mahé

Lumière : Christian Dubet

Scénographie : Vincent Gadras

Festival Court toujours • Nest, C.D.N. de Thionville • 15, route de Manom • 57103 Thionville cedex

Site du théâtre : www.nest-theatre.fr

Publié dans : Lorraine | 2011-2012 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires

Recherche sur le site

Qui ? Quoi ? Où ?

  • Les Trois Coups
  • Les Trois Coups
  • Association
  • P.A.C.A. Vaucluse Avignon
  • Culture theatre danse spectacle Avignon
  • « Les Trois Coups » est le journal quotidien du spectacle vivant en France. Des journalistes et des correspondants de presse proposent des critiques, des annonces, des informations, des interviews, des reportages sur les spectacles.

Nous contacter

L’association Les Trois Coups

« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.

W3C

  • Flux RSS des articles
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés