Île-de-France | 2009-2010


Samedi 20 mars 2010 6 20 /03 /2010 17:37

Notre mer et deux interprètes hors pair

 

À l’intérieur d’une péniche accostée au quai du bassin de la Villette et transformée en espace scénique, s’accomplit un évènement étrange, unique dans son genre, à mi-chemin entre la représentation théâtrale et le concert de musique contemporaine.

 

lettrine-didot-102pt-M.gif ireille Larroche, fondatrice de la Péniche Opéra en1982 (compagnie lyrique nationale depuis 1998) désire centrer son travail artistique sur l’exploration du théâtre musical. Mare nostrum, l’œuvre de Mauricio Kagel, compositeur et metteur en scène argentin, correspond parfaitement à sa recherche. Cette œuvre instrumentale étonnante met en scène l’histoire dérisoire et grinçante de la découverte, de la pacification (ou de l’extermination) et de la conversion (au paganisme) de la région méditerranéenne par une tribu d’Amazonie. Avec joie et un humour décalé, l’Amazonien sauvage (Vincent Bouchot) se met à pasticher le discours de colonisateur et à narrer le récit de la destruction de la civilisation occidentale (incarnée par Dominique Visse).

 

Vincent Bouchot traduit et adapte le texte de Kagel en veillant à conserver son langage décomposé, « massacré », fait à l’image des pogroms des populations représentées. Ce langage quasi artaudien, conçu à la base « de sons, de cris, de lumières, d’onomatopées », remplace ainsi la parole théâtrale, en s’élevant jusqu’au rang d’une véritable expression de l’espace. Une symbiose du son et de l’image s’accomplit dans un endroit scénique original, qui fait penser au théâtre dans le théâtre, ou plutôt à l’eau dans l’eau… quand la péniche se transforme en piscine.

 

mare-nostrum julien-schwartz

 « Mare nostrum » | © Julien Schwartz 

 

Quel lieu enchanteur ! Autour d’un petit bassin d’eau (Mare nostrum !) se côtoient deux chanteurs-interprètes étonnants et six musiciens de l’ensemble 2e2m (Études et expressions des modes musicaux), dirigés par Pierre Roullier et explorant avec brio les possibilités de la musique contemporaine. Grâce à une disposition bifrontale, les spectateurs sont rassemblés de chaque côté de la piscine et se reflètent les uns dans les autres. Ainsi, sous leurs yeux, dans une scénographie puisant l’inspiration dans l’art primitif, se joue une vraie curiosité musico-théâtrale.

 

Bien que parfois dérangeante, aliénante ou absurde, cette composition inédite mérite toute l’attention. Car, comme le souligne le scénographe Roland Roure, la beauté ne réside pas [forcément] dans le drame narré, mais dans le langage créé pour nous le conter : le langage physique, celui de l’espace et celui des sons. La beauté de cette création réside alors dans une performance rare, servie par deux interprètes hors pair – accompagnés par une quarantaine d’instruments musicaux, plus ou moins exotiques – et façonnant un univers décalé, dérisoire et poétique à la fois. 

 

Maja Saraczyńska

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Mare nostrum, de Mauricio Kagel

Texte et musique : Mauricio Kagel

Traduit de l’allemand par Vincent Bouchot, avec la collaboration d’Ingrid Keusemann

Ensemble 2e2m • 15, boulevard Gabriel-Péri • 94500 Champigny-sur-Marne

www.ensemble2e2m.fr

ens2e2m@wanadoo.fr

Mise en scène : Mireille Larroche

Direction musicale : Pierre Roullier

Études musicales/chef de chant : Véronique Briel

Avec : Dominique Visse (haute-contre et percussion), Vincent Bouchot (baryton et percussion) et l’ensemble 2e2m : Jean-Philippe Grometto et Pierre-Simon Chevry (flûte), Jean-Marc Liet (hautbois), Marion Lénard (harpe), Alain Huteau (percussion), Didier Aschour et Caroline Delume (guitares), Ingrid Schoenlaub (violoncelle)

Décors et installation : Roland Roure

Construction décor : Samuel Raimondi

Costumes : Danièle Barraud

Assistante : Francesca Bonato

Lumières : Lionel Spycher

Régie technique : Gérard Vendrely

Diffusion : Agence Sequenza • 10, avenue Jean-Moulin • 75014 Paris

www.sequenza-comprod.com

La Péniche Opéra • compagnie nationale de théâtre lyrique et musical • bassin de la Villette • face au 46, quai de Loire • 75019 Paris

01 53 35 07 76

www.penicheopera.com

penicheopera@hotmail.com

Les 19, 20 février 2010, 8, 10, 12, 13, 15, 17, 22, 23, 24, 26, 29, 30 mars 2010 à 21 heures

Durée : 1 h 10

24 € | 19 € | 12 € | 8 €

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Samedi 20 mars 2010 6 20 /03 /2010 16:17

Immersion dans l’eau

et les rêves de la Carlson

 

Créée à l’Opéra de Lille en 2008, la dernière œuvre de Carolyn Carlson achève sa tournée française à Chaillot. « Eau », pièce pour douze danseurs, aborde une thématique chère à la chorégraphe, qui irrigue bon nombre de ses créations, comme « Still Waters », « Writings on Water », ou « Water Born ». L’eau a trait aux rêves, au miroir, aux visions. Aux yeux de Gaston Bachelard, qui a inspiré ce nouveau poème visuel, l’eau a « un destin essentiel qui métamorphose sans cesse la substance de l’être »… L’imaginaire de la « Blue Lady » avait de quoi être abreuvé !

 

lettrine-didot-102pt-guillemet-F emme d’eau » qui a toujours vécu près d’un océan ou d’un fleuve, Carolyn Carlson s’efforce de retranscrire dans sa dernière chorégraphie le mouvement perpétuel, « la force de vie, la fluidité et les vertus sculpturales de l’eau ». Le spectacle est donc composé de cinq sections qui évoquent l’eau originelle, les métaphores de la naissance, du rêve, du narcissisme, de la force et de la mort attachées à ce thème, l’actualité des eaux polluées et, pour finir, l’eau purificatrice. Ces « chapitres » font écho à ceux du livre de Bachelard l’Eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière. Sans être narratif, Eau relate une histoire mythique de l’eau, de l’origine des formes cellulaires à la menace écologique présente, avec un final qui souligne la dimension sacrée de cet élément.

 

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 « Eau » | © Frédéric Lovino 

 

Des saynètes hétérogènes, mêlant ou alternant danse, théâtre, poésie proférée ou projetée, vidéo et musique, se succèdent. Certaines sont un peu hermétiques, voire ennuyeuses. D’autres possèdent une force dramatique incontestable. Un corps féminin nu, allongé au milieu d’un miroir aquatique, sort ainsi de son cocon mouillé, au début de la pièce. Plus tard, un trio de danseurs mystérieux et sensuel accomplit des portés virtuoses. Un groupe d’hommes en noir danse la puissance océane et masculine des eaux violentes. Dans la partie « écolo », une femme est mise en bouteille, tandis qu’un homme est forcé de boire des litres d’eau (en bouteilles). À la fin, l’apparition d’une danseuse aux longs cheveux bruns, vêtue d’une robe drapée rouge sang (tableau qui rappelle d’autres créations de Carolyn Carlson), possède une charge poétique admirable. Dans tous les cas, la gestuelle (saccadée, apaisée ou vibrante) de ces prodigieux danseurs acteurs est mue par les métamorphoses infinies de l’eau.

 

La scénographie est particulièrement réussie

La force du spectacle tient aussi à la collaboration entre la chorégraphe, le vidéaste et directeur artistique Alain Fleischer, et le compositeur anglais Joby Talbot. La scénographie est particulièrement réussie. Trois écrans en forme de voiles de navire mouvantes servent à projeter des images d’un océan, d’un navire, d’une tempête, ou d’un port désolé où flottent les détritus. Un voile scintillant sépare la scène de la salle afin de suggérer que l’action représentée au début se passe sous l’eau. Un miroir rectangulaire rempli d’eau est posé sur le sol et filmé en direct : il mire le monde et métaphorise les yeux de la terre. Les jeux de lumière sur les danseurs (reflets mordorés, cercles blancs) ensorcèlent… Comme la musique, fluide, onirique et pleine d’émotions.

 

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 « Eau » | © Frédéric Lovino 

 

Le point le plus discutable du spectacle concerne sans doute la fonction des textes proférés ou projetés. En effet, Eau est ponctué de poèmes qui, tel le chœur dans la tragédie grecque, commentent l’action. Certes, ils sont denses, parfois profonds. Mais ils paraissent redondants par rapport au dialogue des mouvements, des sons et des images mis en scène. Surtout, ils délimitent le sens. « Ce que vous venez de voir, c’est l’océan. Corps liquide gorgé de vie de mémoire et de sel », explique ainsi l’artiste Alan Brooks. Vers la fin du spectacle, le poème projeté de Jean-Pierre Siméon délivre même un message d’un didactisme très appuyé : « Vous comprendrez soudain trop tard / qu’en tuant les sources le ciel et la vague / en tuant la neige en tuant l’arbre / c’était votre propre visage que vous mettiez à mort ». C’est beau, mais c’est trop. Presque inutile.

 

Quoi qu’il en soit, cette dernière création de Carloyn Carlson a le mérite de donner chair et corps à tout un imaginaire de l’eau qui puise notamment dans l’œuvre magistrale de Bachelard, l’Eau et les Rêves. Le spectacle met ainsi en œuvre une véritable poétique de l’eau, en incarnant à la fois les formes et les significations que revêt cet élément vital : larmes, eaux dormantes, bouteille, bassine, océan ou mer au goût de sel, urine, transpiration, sang de la terre, matière brute, indomptable et sacrée. Voilà de quoi remplir l’âme. 

 

Lorène de Bonnay

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Eau, de Carolyn Carlson, Alain Fleischer, Joby Talbot

Centre chorégraphique national de Roubaix • 33, rue de l’Épeule • 59100 Roubaix

03 20 24 66 66

www.ccn-roubaix.com

contact@ccn-roubaix.com

Chorégraphie : Carolyn Carlson, avec la complicité des danseurs

Assistants chorégraphiques : Valentina Romito et Henri Mayet

Avec : Amina Amici, Chinatsu Kosakatani, Isida Micani, Chiara Michelini, Sara Orselli, Sonia Rocha, Jacky Berger, Flavien Bernezet, Yoann Boyer, Alan Brooks, Yutaka Nakata, Riccardo Meneghini ; seconde distribution : Cristina Santucci, Guilhem Rouillon

Musique originale : Joby Talbot

Images et dispositif : Alain Fleischer

Lumières : Alain Fleischer et Freddy Bonneau

Peinture : Philippe Tallis

Costumes : Chrystel Zingiro, Manue Piat, Ta-Jung Lina-wu

Textes : Carolyn Carlson et Alan Brooks

Textes dits : Alan Brooks, Amina Amici

Texte projeté : Jean Pierre Siméon

Conseil artistique : Alessandra Vigna et Claire de Zorzi

Conseil musical : Gill Graham pour Chester Music Ltd

Direction technique : Robert Pereira

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 75016 Paris

Réservations : 01 53 65 30 00

www.theatre-chaillot.fr

Du 18 au 20 mars 2010 à 20 h 30

Durée : 1 h 20

27,5 € | 21 € | 12 €

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Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /2010 18:53

Danse, performance, arts visuels

 

Théâtre de la Cité-Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris

 

manta2 laurent-philippe Voici qu’on entre en terrain miné. Le débat sur le voile, et plus encore sur le voile intégral, suscite – chaque jour en témoigne – des débats houleux et parfois un peu plus. On pourrait essayer d’en parler calmement, mais c’est sans doute presque impossible parce que toute position sur la question est toujours plus ou moins une position politique sur le temps et la société.

 

Prenons un seul exemple, celui du philosophe musulman Abdennour Bidar, philosophe musulman parce que sa foi est un élément explicite de sa pensée. Que dit-il dans plusieurs articles récents du Monde (29 juin 2009, 25 janvier 2010) : que « le Coran n’impose pas la burqa aux femmes et qu’il faut comprendre autrement le recours des femmes, et notamment de celles qui ont la fièvre excessive des nouvelles converties, à ces grands tissus couvrants. »

 

Pour Bidar, à côté des idéaux politiques qui ont donné à l’individu « une série de droits lui permettant de dilater sa puissance d’agir, la société de la consommation et du spectacle a finalement réduit cette expression du moi à quelque chose de dérisoire. Dans ce contexte où l’homme réduit à une image masque toute grande image de l’homme qui serait visible au-delà, la burqa exprime quelque chose comme le refoulé de la psychologie collective : le refus d’afficher la moindre image de soi, refus qui correspondrait à la réponse de l’inconscient au règne totalitaire de l’image… À cet égard, la burqa demanderait à être interprétée au-delà de ses significations habituellement invoquées, comme l’expression de l’une de ces rébellions vestimentairement exprimées de l’individualité contemporaine contre le sort d’uniformité et de pure apparence qui lui est fait ! ».

 

Ce n’est pas, ici, le lieu de discuter la thèse de Bidar, mais l’on voit combien elle est sous-tendue par le traditionnel mépris des moralistes pour la société. Pour un moraliste, en effet, la société n’est jamais à la hauteur de l’idéal – mais le moraliste oublie toujours de se demander si ce n’est pas son idéal qui ne serait pas à la hauteur de la société, laquelle société, on l’aura noté, porte aujourd’hui le nom de code convenu de « société du spectacle ».

 

La programmation en trois temps que propose le Théâtre de la Cité-Internationale veut au contraire poser une question simple : que peut le spectacle justement ? Que peut-il apporter à la réflexion sur le voile intégral, sur la condition des femmes, sur les contraintes religieuses ? Que peut-il faire sentir, éprouver, vivre ? Est-ce que le spectacle n’offre pas une autre façon de penser que la pensée théorique – est-ce qu’il n’apporte pas une chaleur, une émotion, qui permet de réfléchir autrement, ailleurs, avec le corps par exemple, dans des espaces où la pensée pure ne peut s’aventurer. C’est le pari un peu fou de cette programmation.

Stéphane Bouquet

 

vip2 majida-khattari Manta

Voir la critique de Fatima Miloudi pour les Trois Coups

Chorégraphie : Héla Fattoumi et Éric Lamoureux

Interprétation : Héla Fattoumi

Création sonore et vidéo : Éric Lamoureux

Costumes, tissus : Marilyne Lafay

Scénographie : Stéphane Pauvret

Création lumière : Xavier Lazarini

Construction décors : Jackie Baux

Assistanat : Pauline Le Boulba

Du 6 avril 2010 au 16 avril 2010, lundi, mardi, vendredi, samedi à 21 heures, jeudi à 20 heures, relâche mercredi, dimanche

La Galerie

Durée : 1 h 10

Tarif : 21 €, 14 €, 10 €

 

VIP (Voile islamique parisien)

Défilé-performance de Majida Khattari

Samedi 10 avril 2010 à 16 heures et 20 heures

Salon Honnorat

Durée : 30 min

Tarif : 10 € et 5 €

 

ME 2000-2003 et ME 2003-2008

Installation de Ghazel

Samedi 10 avril 2010 en continu de 15 heures à 23 heures

La Resserre

Entrée libre

 

Table ronde avec Héla Fattoumi, Ghazel, Majida Khattari Béatrice Josse, samedi 10 avril 2010 à 17 heures, animée par Laure Adler, journaliste

 

Recueilli par

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Théâtre de la Cité-Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris

Admnistration : 01 43 13 50 60

Réservations : 01 43 13 50 50

www.theatredelacite.com

Photos : © Laurent Philippe pour Manta et © Majida Khattari pour VIP

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