Jeudi 26 juin 2008

 

Après la pluie, la survie

 

Comme au paradis, la lumière est blanche, mais ici tout est en carton. Paradis artificiel ? Un homme, vêtu de blanc, en sandales de plage fait son apparition. Il avance par mouvements saccadés, tel un automate, et se confronte aux différents éléments du décor : un palmier, un cygne et une sorte de maison, avec une chaise. Soudain, alors qu’il est abrité par les fondations de carton de la paillote, la pluie se met à tomber. D’abord immobile, il regarde consterné la lente dégradation des éléments du décor. Le palmier, d’abord, cède sous les trombes d’eau, rapidement suivi par le cygne.

 

Comme pour graver leur image et garder le souvenir de sa vie d’avant, le danseur portugais Francisco Camacho trace à la bombe, sur les murs de la maison en lambeaux, les contours du paysage qui se disloque sous nos yeux. La pluie, qui transforme à vue d’œil le décor initial, provoque une dynamique qui maintient l’attention du spectateur. Le danseur se recroqueville et le premier volet de Blessed se termine. La pluie cesse, la musique aussi, les lumières faiblissent.

 

Lorsque Francisco Camacho ressort de sa maison détruite, c’est vêtu d’un accoutrement coloré et étrange pour exécuter une sorte de danse de la pluie, rappelant les rituels religieux. La chorégraphe américaine Meg Stuart nous expose ici la dimension spirituelle de la survie ou comment les hommes se rattachent au divin pour expliquer les catastrophes naturelles. C’est l’esthétique de la désolation qui prime, et le spectateur est fasciné par l’attachement du danseur à ce qui reste de son univers.

 

 

Pour le troisième volet de la pièce, Francisco Camacho apparaît plus chétif. Vêtu d’un slip blanc et d’un imperméable, il construit inlassablement des abris de fortune avec ce qui reste de carton détrempé. L’état d’extrême fragilité du danseur inspire immédiatement la compassion. Dans un décor apocalyptique, Meg Stuart condense toute la violence et l’espoir de la lutte pour la survie. Très marquée par le désastre causé en 2005 par l’ouragan Katerina sur la Nouvelle-Orléans, sa ville natale, elle s’attache à montrer l’adaptation puis la reconstruction après une catastrophe naturelle.

 

La danseuse Kotomi Nishiwaki, vêtu en brésilienne de Carnaval, fait irruption lorsque Francisco Camacho, le visage déformé par la douleur, hurle son désespoir. Son sourire épanoui contraste avec le sourire forcé du danseur. Ce parallèle rappelle le désintérêt manifeste des sociétés occidentales.

 

À la fin du spectacle, le danseur, en tenue de plage, effectue les mêmes mouvements que ceux de la scène initiale. Cependant, cette fois-ci, ce n’est pas dans un décor paradisiaque qu’il se promène, mais dans un paysage dévasté. La chorégraphie de Meg Stuart, très efficace, propose une réflexion autour de la survie et une critique de l’aide internationale qui captive de bout en bout. 

 

Julie Olagnol

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

Cet article fait partie de ceux qui ont constitué le journal du festival franco-allemand des arts de la scène Perspectives, du 13 au 21 juin 2008 à Sarrebruck en Allemagne. Ils ont été réalisés par 7 étudiants et jeunes journalistes. Journal distribué à 400 exemplaires gratuitement, et diffusé sur le blog du festival et sur le site d’une télévision allemande locale.


Blessed, de Meg Stuart

Chorégraphie : Meg Stuart

Avec : Francisco Camacho et Kotomi Nishiwaki

Décor sonore : Hahn Rowe

Scénographie : Doris Dziersk

Buswerkstatt • quartier Eurobahnhof • Sarrebruck

Les 20 et 21 juin à 20 heures

Durée : 1 h 20

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Mercredi 25 juin 2008

 

Le raté magnifique

 

Serge est grand, sec, la mine apathique. Lorsqu’il rentre chez lui, il se meut mollement dans son appartement blanc, à moitié vide, où trônent, pour tout décor, ses petites inventions au milieu d’une table de ping-pong. Là, il allume la télévision, se sert un verre de vin rouge et commande une pizza. Seul. C’est ça la vie de Serge.

 

Mais, aujourd’hui, c’est dimanche. Et dimanche soir, Serge reçoit ses amis pour leur présenter un spectacle de sa composition. Derrière la baie vitrée, on aperçoit une dame à vélo. Sa première spectatrice. Dimanche prochain, ce sera un couple, puis une jeune femme, puis un homme et son chien, et tous ses amis réunis.

 

L’Effet de Serge, c’est du théâtre dans le théâtre. Les spectateurs de Serge sont les acteurs de la pièce à laquelle nous assistons. Et nous sommes les spectateurs de la vie monotone de Serge, incarné par Gaëtan Vourc’h, désarmant de naturel, qui force le réalisme de la vie quotidienne par la répétition de ses gestes, la lenteur de ses actions et la simplicité de ses activités. Il nous rappelle Tanguy, le personnage célibataire coincé et maniaque du film français éponyme d’Étienne Chatiliez.

 

Les dimanches s’enchaînent avec le même pathétique, et le seul indice du temps qui passe est le changement de chemise de Serge, annoncé dans l’introduction loufoque de l’acteur, où, déguisé en cosmonaute, il inspecte les moindres recoins de l’appartement. Car, chez Philippe Quesne, on commence une pièce par la fin de la pièce précédente, ici D’après nature, qui finissait donc en déguisement de cosmonaute, et on termine par le début de la suivante, en l’occurrence la Mélancolie des dragons, qui s’ouvre sur des acteurs invisibles et des perruques volantes.

 

 

Dans l’Effet de Serge, seul chez lui, le personnage joue au ping-pong, manipule des voitures et des avions téléguidés, danse dans le noir. Il reçoit aussi des visites, et avec les mêmes gestes exactement reproduits, il opère comme un rituel de l’accueil : prendre la veste, proposer à boire, faire asseoir, baisser le son de sa chaîne hi-fi, lire l’intitulé du show du jour, exécuter le spectacle et attendre silencieusement que son hôte parle et prenne congé rapidement.

 

Au-delà du portrait plein de cynisme d’un héros ordinaire, qui, même s’il porte à rire, sommeille en chacun de nous, Philippe Quesne expose toute la dimension tragique de la solitude, de l’ennui et de la routine. Avec toute l’ironie qui le caractérise, il dissèque le ridicule des conventions sociales, qui va de s’essuyer compulsivement les pieds sur un paillasson au changement maniaque de musique avant de passer à table, en passant par le traditionnel « vous voulez boire quelque chose ? ». Philippe Quesne porte un regard sans pitié sur le superficiel des relations humaines. C’est à se demander si les amis de Serge, si pressés de partir qu’ils manquent de s’étouffer avec leur pizza, l’apprécient vraiment, même s’ils font l’effort du déplacement. La question des motivations de Serge à se produire en spectacle peut également être posée : cherche-t-il seulement un public ou bien à se faire aimer ?

 

Lorsqu’il reçoit un tee-shirt en cadeau, on attend de lui et de ses invités un changement radical de comportement. On se contentera tout au mieux d’un couple qui ose se servir en chips, d’un ami qui fouine vers la chaîne hi-fi et d’une tentative de séduction avortée entre Serge et la seule protagoniste qui semble susciter son intérêt, dans une scène finale qui laisse le spectateur sur sa faim. Une tranche de vie d’une effrayante banalité, donc, à l’humour féroce et au réalisme grinçant, hors des conventions du théâtre traditionnel. Peut-être un peu trop absurde pour être vraiment convainquant. 

 

Julie Olagnol

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


L’Effet de Serge, de Philippe Quesne

Conception, scénographie et mise en scène : Philippe Quesne

www.vivariumstudio.net

Avec : Gaëtan Vourc’h, Isabelle Angotti, Tristan Varlot, Pascal Villmen, Zinn Atmane, Rodolphe Auté, Hermès et des invités locaux

Buswerkstatt • quartier Eurobahnhof • Sarrebruck, Allemagne

Les 14 et 15 juin 2008 à 19 h 30

Durée : 1 h 15

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Mardi 24 juin 2008

 

Funérailles guillerettes

 

Le Théâtre de l’Opprimé, dans le XIIe arrondissement parisien, prend une bouffée d’air avec Hanokh Levin et ses « Funérailles d’hiver ». Une échappée fantaisiste sur le sens de la vie, colorée, bigarrée, pleine d’énergie et de bonne volonté, mais assez peu convaincante.

 

Popotshenko (un gros benêt) doit épouser Vélvétsia (une blonde bien niaise). Seulement voilà, une grande cousine a eu le mauvais goût de mourir la veille des noces. Un décès qui vient hypothéquer la fête annoncée. Si l’enterrement a lieu, adieu les nombreux invités et les centaines de poulets préparés. S’engage alors une course folle, où les parents des mariés, prêts à tout pour sauver l’évènement de leur vie (rien de moins), entendent bien esquiver la nouvelle. Que ce soit dit : l’oiseau de malheur Latshek, un beau nigaud, peut toujours courir s’il croit pouvoir annoncer officiellement la mort de sa mère !

 

Le rythme est effréné et la tonalité tragi-comique. Plus comique que tragique d’ailleurs, même si le texte dévoile nos petites mesquineries, nos égoïsmes tranquilles, nos petites cruautés du quotidien. Les costumes bigarrés, le dépouillement du décor réduit à presque rien, tout juste évoqué par quelques atmosphères sonores, sont respectueux de la fantaisie du texte. Cet espace vide laisse en effet une large place à notre imaginaire. Le règlement des entrées et des sorties, les déplacements, la mise en scène plus généralement, suivent avec bonheur la cadence de cette équipée fantastique.

 

 

Pourtant, le jeu des comédiens plein de verve mais un peu vert ne convainc pas. Et le ton n’est malheureusement pas toujours juste. C’est fâcheux, d’autant plus que le texte s’autorise toutes les grossièretés et adopte un style bas, qui appelle un jeu nuancé en contrepoint, façon d’élever le vulgaire. Façon, aussi, de muer l’humour gras en humour noir. Faute de quoi, le tragi-comique se résume au comique. Et pas du meilleur.

 

La poésie de petites scènes, comme ce jeu de claquettes sous de grands parapluies chamarrés repris au cinéma muet (digne d’Émir Kusturica), ainsi que la truculence de cette « farce tragique » plutôt bien troussée, sauvent toutefois en partie le spectacle et nous gardent de l’ennui. Mais nous voilà désormais assurés de la difficulté d’unir épousailles et funérailles pour le meilleur et sans le pire. 

 

Cédric Enjalbert

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Funérailles d’hiver, d’Hanokh Levin

Présenté par l’Atelier Théâtre Gérald-Hubert

Mise en scène : Thierry Devaye

Avec : Laurence Allainmat, Francisco Arbones, Manon Balthazard, Bruno Bouvet, Bernard Colombier, Christiane Devaux, Katérina Floradis, Gaëlle Gicquel, Sophie Mahussier, Nelly Serkisian, Vincent Terrier, Karim Zaouali

Théâtre de l’Opprimé • 78, rue du Charolais • 75012 Paris

www.theatredelopprime.fr

theatredelopprime@tdopp.com

Le 22 juin 2008 à 15 h 30 et 20 h 30, le 23 juin à 20 h 30

Réservations : 06 24 56 13 97

Prix des places : 14 € | 11 €

Durée : 1 h 30

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Mardi 24 juin 2008

 

Un grand vent d’Amérique

souffle sur la Tempête

 

Trois heures de spectacle, deux entractes, et l’espace quasi vide du grand plateau de la Tempête. Décidément Nicolas Liautard ne fait pas les choses à moitié. Son projet peut effrayer dans un premier temps. Mais la virtuosité de son travail emmène le spectateur dans un tourbillon tellement jubilatoire qu’au final on reprendrait bien une heure ou deux de son « Amerika ».

 

Dans cette pièce tirée de l’œuvre de Kafka, Karl Rossman, un jeune Allemand chassé de sa patrie par ses parents après avoir été quasiment violé par la bonne, se voit contraint de partir pour l’Amérique. Pays de tous les possibles, cet ailleurs idéalisé sera le lieu de son élévation puis de sa chute, au fil de rencontres de plus en plus destructrices. Son rêve américain tourne vite au cauchemar, et le jeune candide, pétri de valeurs humanistes et d’idéaux de justice, doit affronter et subir les plus grandes laideurs de l’âme humaine.

 

Ce spectacle est tout simplement brillant. Tout d’abord, les trois parties qui le composent lui confèrent un rythme parfaitement cohérent, et l’on suit avec bonheur, et sans la moindre lassitude, le parcours du jeune Karl Rossman. Ensuite, le plateau de La Tempête est mis en valeur d’une façon remarquable. Et le théâtre devient, là plus qu’ailleurs, le lieu du jeu, au sens le plus strict du terme. Avec une liberté d’enfant, Nicolas Liautard fait ainsi courir le jeune Lazare Herson-Macarel (très touchant Karl Rossmann) d’un bout à l’autre de la scène, ouvre les portes vers l’extérieur, pose des lignes au sol puis les brise, envoie les acteurs se poursuivre derrière les gradins des spectateurs… Bref, le corps vit, respire, se déploie et l’espace théâtral, lui, ouvre des perspectives qui semblent infinies. Quel plaisir que de se voir ainsi rappeler qu’au théâtre, tout est possible, du moment qu’on est tous prêts à y croire.

 

 

Le thème de la déshumanisation est central dans cette pièce. Central car enjeu essentiel dans cette Amérique des années vingt, où se développe le taylorisme. Quand le travail est rationnalisé, mécanisé, surorganisé, que reste t-il de l’homme ? C’est avec brio que Liautard nous emmène au cœur de cette problématique. En premier lieu par un espace qui se veut, lui aussi, organisé et rationnalisé. Et ensuite par une gestuelle qui frôle la mécanique chez de nombreux personnages. Tout ce qu’il reste d’humain est alors vicié et excessif. Ainsi, la nourriture est un riz gluant servi à la pelle et mangé à la main, ou, pire, la tête plongée dans une écuelle. De la même façon, les pulsions sexuelles, que le naïf Rossman éveille, ramènent au bestial, tandis que la respiration des comédiens se fait haletante et incontrôlable. L’homme hésite, en permanence, entre la machine et l’animal. Et si le jeune héros semble refuser de suivre ce chemin, il est, à son insu, pris lui aussi dans ce processus d’alliénation. À tel point qu’il en oubliera son nom.

 

Avec énergie et sensibilité, Liautard place le théâtre, ou plutôt la représentation, au cœur de l’action, dès le début de la pièce. Ainsi, les personnages se regardent agir, réussir, s’enthousiasmer face au jeune candide. Ils s’applaudissent, s’encouragent. Les gestes sont excessifs, et les corps impliqués racontent presque plus que la parole elle-même. Malgré les masques humains qu’ils ont revêtus, la mécanisation semble déjà rôder derrière les individus. Rossman, lui, est une marionnette livrée au bon plaisir de tous : on l’habille, on le déshabille, on le costume, dans un ballet incessant. Les corps sont célébrés dans la force brute de leur nudité. Aussi, la diva qui réduira Rossman à l’esclavage est interprétée par Jean-Christophe Herbeth, très gros, magnifiquement drapé de satin rouge. Sous le regard fasciné du jeune homme et du public, il/elle se dénude peu à peu avec une impudeur magnifique mais terrifiante. Terrifiante, en effet, car le corps ne semble promis qu’à l’exhibition ou au viol. C’est ainsi que le jeune Karl nu, prêt à se coucher, doit supporter la présence plus qu’intrusive d’une jeune secrétaire dans son lit. Au final, le partage semble impossible. Et si l’énergie des personnages explose, c’est bien dans des trajectoires individuelles, jamais dans un échange. Le rythme effréné qu’impose Liautard à ses comédiens (tous brillants) interdit aux personnages de se retourner, de regarder, de réfléchir.

 

 

L’humour est présent, mais une émotion poignante nous saisit également. Le spectateur est, malgré lui, fasciné par le faste et le violent éclat de cet univers foisonnant. Les entractes, dans un prolongement narratif parfait, sont annoncés par l’arrivée d’une jeune femme déguisée en Bunny au son du terriblement efficace Young American de Bowie. On se retrouve alors face à ce qu’il y a de plus pervers dans le fantasme américain du jeune Rossman : ses lumières qui brillent et son irrémédiable attractivité.

 

Liautard a la grande intelligence de laisser une vraie place au spectateur. En effet, il ouvre la porte du rêve et propose, par petites touches, des décors révélant un imaginaire débordant, tout en ayant la délicatesse de laisser à son public un large espace de réflexion et d’imagination. C’est, à mon avis, la marque conjointe d’un réel talent et d’une grande humilité. En ce sens, la dernière scène d’Amerika est une grande réussite. Alors que son corps gît inerte dans un coin du plateau, et que lui-même ne sait plus quel est son nom, le jeune héros finit par quitter l’espace de jeu en ouvrant tous grands les battants d’une porte latérale. L’espace s’ouvre, et tandis que l’air de la nuit pénètre dans la salle, plus rien n’est définitif ni achevé. Amerika nous rappelle ainsi que le théâtre n’est que le prolongement de la vie. Ou l’inverse. 

 

Élise Noiraud

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Amerika, d’après Kafka

La Nouvelle Compagnie | La Scène Watteau • 1, place du Théâtre • 94130 Nogent-sur-Marne

01 43 60 51 70 | 06 74 82 20 85

lanouvellecompagnie@neuf.fr

Traduction : Wolfgang Pissors et Nicolas Liautard

Adaptation et mise en scène : Nicolas Liautard

Assistante à la mise en scène : Nelly Froissart

Avec : Jean-Yves Broustail, Eddie Chignara, Jean-Pol Dubois, Michèle Foucher, Paul-Henri Harang, Jürg Häring, Jean-Christophe Herbeth, Wolfgang Kleinertz, Célia Rosich, Lazare Herson-Macarel, Stanislas Stanic, Marion Suzanne

Scénographie, costumes : Nicolas Liautard

Lumières : Bruno Rudtmann

Perruques : Cécile Kretschmar

Diffusion : Magalie Nadaud

Théâtre de la Tempête Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36 | www.la-tempete.fr

Du 3 au 22 juin 2008, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures

Durée : 3 heures (avec 2 entractes)

18 € | 13 € | 10 

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Samedi 21 juin 2008

 

Un vent chaud, en provenance de Kabylie,

souffle sur la colline de Fourvière…

 

Le festival des Nuits de Fourvière reçoit en ce moment la dernière création de Mohand Saïd Fellag. « Les Algériens sont tous des mécaniciens » distance avec humour et dérision le spectacle d’une société algérienne instable. Cette soupape, qu’offre l’humour et dont usent les Algériens pour résister, permet à Fellag d’insuffler sa bonne humeur, son intelligence et d’éviter de basculer dans la tragédie. Respirant la joie d’un bout à l’autre, ce divertissement soulève les consciences tout en légèreté, balayant tabous et conventions sur son passage avec finesse. Le politiquement correct ne fait pas partie des préoccupations de Fellag. Il honore ainsi son statut de clown, de poète militant et hilarant, qui porte un regard acéré sur la marche à deux vitesses d’une société.

 

Tout commence avec la panne de voiture… Salim (Fellag) débarque sur la scène au volant de sa voiture (« collector ») tombée en panne, passant au travers de larges draps blancs étendus sur toute la largeur de la scène sur trois fils. Ces draps blancs, laissant passer la lumière des projecteurs de fond de scène et créant ainsi l’ambiance estivale du lieu, retranchent un peu plus les deux protagonistes de la pièce dans leur espace.

 

Coupés du reste du monde, ce couple de chômeurs s’est retrouvé à s’installer au cœur d’un bidonville, à la périphérie d’Alger. Salim, ancien intendant général dans un lycée, et sa femme, Shéhérazade (Marianne Épin), ancienne enseignante de français, font partie de « la génération des Algériens formés en langue française » qui paient les frais du décret de loi sur l’arabisation de l’enseignement (voté le 5 juillet 1998). Fellag dépeint, à coups d’anecdotes aussi drôles que familières, l’évolution sociale, économique et culturelle d’une société assujettie aux chocs violents, engendrés par la confrontation des archaïsmes et de la modernité.

 

En observateur de son temps, Fellag s’imprègne de situations ordinaires, de discussions quotidiennes, d’histoires banales, où l’absurde se conjugue avec la dérision, le particulier avec le général, la poésie avec l’humour. À la manière d’un Coluche ou d’un Desproges, il nous livre sa « mixture » engloutissant le discours politique dans une délicate légèreté de ton, avec le but premier de nous faire rire. Et ça marche ! Les éclats de rire fusent ! Devant un public conquis d’avance (ovation dès son entrée), les bafouillages ou autres imperfections n’enlèvent rien au charme de cette prestation. Celle-ci ne demande qu’à être rôdée pour mieux rouler.

 

 

L’action de deux spectateurs traversant l’espace scénique en courant deux secondes avant l’arrivée de la voiture (et le début du spectacle) présage l’arrivée d’un vent de liberté… En effet, sur scène, Salim et Shéhérazade, dont le texte n’est pas encore tout à fait digéré, s’affranchissent du « bien fait, bien exécuté », ajustant leur jeu, à l’affût de l’effet comique opéré sur un public qui ne manque pas à l’appel.

 

Un work-in-progress prometteur est ainsi proposé au théâtre gallo-romain de Lyon. Le lieu de la représentation est, pour ce spectacle-ci, autrement signifiant que simplement visuellement. Que des Kabyles s’installent en terre « gauloise » est un acte symboliquement jouissif pour Fellag, qui exhale et revendique le « parfum d’insolence » que contiennent ses créations. Plaisir partagé par ailleurs.

 

Cette nouvelle création, dont le titre cite Shakespeare demandant : « Si le monde est un théâtre où les humains sont des acteurs, l’Algérie est un atelier où les Algériens sont tous des mécaniciens ? », est davantage mise en scène que ses précédents spectacles. Le conteur s’affirme en showman et redonne au burlesque toute sa légitimité dans l’univers théâtral. Les changements d’ambiance reposent uniquement sur les changements de lumière, le décor reste le même et se colore différemment selon les épisodes.

 

 

L’atout de ce spectacle réside principalement dans un comique de situations plus vrai que nature, aussi grave que drôle. À partir d’une simple panne d’essence, prétexte à dérouler ce savoureux « campiello algérien », Fellag et Marianne Épin nous entraînent dans leur quotidien de résistants qui survivent pour s’adapter au « nouveau monde » (aux coupures d’eau imposées depuis 1980 par exemple), en élaborant notamment toutes sortes de bricolages et autres ingéniosités. Parce que la mécanique est un des sports nationaux du pays, précise Fellag, une panne se transforme en « appel de la forêt ». L’occasion pour chacun de se pencher sur la question, ne craignant pas de mettre sur le capot son avis et de prendre position, dans un débat hautement démocratique, pour trouver la solution.

 

« L’appel de la forêt », allégorie de la panne pour désigner l’effet attractif qu’elle provoque chez tous ceux qui souhaitent s’exprimer librement, annonce la fanfare comique qui accompagnera le fil de l’histoire. Ils ne sont que deux sur scène, alors que l’impression qu’ils sont entourés de tous ceux qu’ils interprètent est frappante. « Aspirer l’air du temps », « s’imprégner de l’âme populaire pour décortiquer de façon risible ou poétique » une société et son peuple, tel est le travail de cet écrivain engagé pour raconter l’histoire tragique de l’Algérie contemporaine.

 

Le bal joyeusement populaire est ouvert jusqu’au 23 juin. L’occasion d’aller savourer le spectacle de ceux qui savent exorciser le mal par l’humour et qui vous invitent à vous joindre à la fête, le temps d’une danse… Chaleur estivale et esprit convivial garantis ! 

 

Audrey Chazelle

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Tous les Algériens sont des mécaniciens, de Fellag

Avec : Fellag, Marianne Épin

Lumières : Cyril Hamès

Costumes : Pascale Bordet, assistée de Caroline Martel

Régie générale : Julien Mercure

Avec le concours des équipes techniques des Nuits de Fourvière

Odéon, festival des Nuits de Fourvière • 1, rue Cléberg • 69005 Lyon

Billetterie : 04 72 32 00 00

www.nuitsdefourviere.fr

Du 19 au 23 juin 2008, à 22 heures aux Nuits de Fourvière à Lyon

DU 23 janvier au 15 février 2009 au Théâtre du Rond-Point à Paris

Durée : 1 h 30 environ

Tarifs : 18 € | 22 €

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