Dimanche 19 décembre 2004

 

« Je suis une ratée ! »

 

Il est des découvertes qui font le miel du « critique », qui le requinquent les soirs de blues. C’était le cas, le 13 octobre 2004, avec le spectacle de Chloé Chevalier, jeune comédienne prometteuse d’Avignon.

 

En attendant les beaux jours est le résultat du projet professionnel de Chloé Chevalier, qui clôt ses études d’art dramatique au conservatoire d’Avignon, dirigé par Pascal Papini.

 

Au début, après le « noir » initial, c’est comme si un tableau d’Edward Hopper vivant, au réalisme épuré, nous sautait aux yeux. Avec la même angoisse urbaine. Mme X. – le seul personnage de la pièce – est dans son gourbi, réinventé avec une grande force d’évocation par Chloé Chevalier. Ce lieu de vie est envahi par un amas de trucs, de sacs plastiques, « rangés » par Mme X. avec une cohérence qui n’appartient qu’à elle. J’y perçois sa boulimie de vie, sa fringale d’aventures mordorées. Sa manière, aussi, de se construire une carapace, sa façon d’effacer sa solitude de femme par ces entassements d’objets. Qui nous renvoie, peut-être, à notre besoin compulsif d’avoir plutôt que d’être. Quête incessante et vouée à l’échec.

 

Dans son « costume », je crois reconnaître tout de suite une personne seule habituée à déambuler dans la rue, par tous les temps. En plus coquet, tout de même. Une femme a priori sans beaucoup d’illusions sur la vie, sur l’amour, sur la mort… Une femme un peu rêche, un peu abrupte, que nous n’avons pas forcément envie d’aimer au premier abord. Qui, apparemment, ne s’aime pas non plus : « Je suis une ratée ! », dit-elle à un moment. En même temps – et cela se confirme au fil de la pièce –, nous devinons une créature blessée, intelligente, résistante aussi, et lucide sur ses choix de vie. Attachante, donc.

 

 

La mise en scène, très frontale, nous assigne le statut de voyeurs. Elle pointe malicieusement notre regard sans aménité sur les marginaux. Plus généralement, elle valorise le texte, qui prend racine dans la réalité, qui puise dans l’humain. Et y greffe des pousses de poésie…

 

Chloé Chevalier (Mme X.), à la blondeur fragile apparente, m’évoque un coquelicot sous la lumière. Elle en a le rouge de la détermination, l’éclat du talent affiné inlassablement par un labeur obstiné, la rude tendresse du soc affûté qui creuse la terre de l’art encore et encore. Ainsi, la jolie comédienne nous apporte un beau spectacle mûr et doré. Et goûteux, car il a été cultivé avec l’amour de l’autre, pour nous l’offrir, nous en restituer l’émotion, nous en faire sentir le rire, la peine qui s’en exhalent.

 

À bientôt, l’artiste, j’espère vite vous revoir rougeoyer dans l’ombre de la scène, votre vrai pays. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


En attendant les beaux jours, de Chloé Chevalier

Avec Chloé Chevalier

Conservatoire d’art dramatique • 4, rue Bertrand, salle Tomasi • Avignon

Tél. 04 90 85 80 87

Le spectacle va se rejouer au Théâtre le Fenouillet,

quartier Fenouillet • 26160 Saint-Gervais-sur-Roubion

Tél. 04 75 53 84 74

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Mardi 26 octobre 2004

 

Le monde tel qu’il hait

 

Une fois de plus, une fois encore, la compagnie Mises en scène porte le fer là où ça fait mal. Là où l’homme travaille, là où l’homme se bat (quelquefois), là où l’homme hait, là où l’homme aime, aussi…

 

C’est une soirée revigorante que celle du 22 octobre 2004 où j’ai assisté à la représentation de ce « Cairn », si finement mis en scène par Agnès Régolo, et interprété avec autant de justesse par des comédiens épatants.

 

En ces temps où beaucoup de gens baissent les bras face au mange-tout mondialiste, où il faut produire et avoir de plus en plus, et être de moins en moins, Cormann nous raconte l’histoire d’un rebelle : Jonas Cairn, ouvrier syndicaliste, « prolo qui pense », capable de « tirer sur la chiasse », donc dangereux.

 

C’est une litote de dire qu’il a fort à faire, le Cairn ! Car ils ne vont pas se laisser faire ceux d’« en face » ! Le rouleau compresseur est en marche, à peine enrayé par l’histoire d’amour entre Cairn et la fille du patron… Et puis, d’abord, faut pas mélanger les torchons et les serviettes ! 


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L’argent réclame de l’argent

 

Cette pièce d’Enzo Cormann est magnifique et déchirante. Elle nous parle d’un monde « où les hommes se tuent au travail avant de se faire tuer à la guerre » et qui doit obéir, toujours, à un monde où « l’argent réclame de l’argent ». Le monde tel qu’il hait.

 

Ne croyez pas pour autant que Cairn est bouffi d’« une grandiloquence de merde » ou cousu avec les fils épais d’un manichéisme pataud. Cormann tonne sur ici et maintenant, avec une acuité et une pertinence au rasoir. Et engueule ce « monde invivable » tout en sachant qu’« il n’y en a pas d’autre ».

 

Bien sûr, il faut une mise en scène et des comédiens qui soient en osmose avec les intentions de l’auteur. C’est le cas, et je crois bien que « Cairn » est le spectacle de la compagnie Mises en scène que je préfère.

 

La mise en scène d’Agnès Régolo accompagne, avec la complicité et la connivence d’un frère d’armes, le propos de l’auteur par sa finesse et son énergie.

 

Christophe Lorion signe un Jonas Cairn d’envergure, bourré d’humanité, d’intelligence et d’humour, au corps musclé de félin blessé, « balafré de rêves d’une autre époque ».

 

Françoise Baut compose un chien nietzschéen gravement drôle, dont on reparlera longtemps. Nicolas Chatenoud est très crédible en chien de garde teigneux du pouvoir. Catherine Monin étonne en gosse de riche capricieuse.

 

Quant à Pascal Billon, Nicolas Geny et Thierry Otin, ils interprètent avec classe – et une belle complexité – un trio de salauds particulièrement abjects. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Cairn, d’Enzo Cormann

Compagnie Mises en scène

Mise en scène : Agnès Régolo, assistée de Michèle Addala

Avec : Pascal Billon, Françoise Baut, Nicolas Chatenoud, Nicolas Geny, Christophe Lorion, Catherine Monin et Thierry Otin

Musique : Guigou Chenevier

Lumières : Stanislas Pierre

Scénographie : DécorAction

Costumes : Fanny Bernadac

Les 21, 22 et 23 octobre 2004 à 20 h 30

L’Entrepôt • 1 ter, boulevard Champfleury • Avignon

Tél. 04 90 88 47 71

LE SPECTACLE VA SE REJOUER EN 2005

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Mardi 15 juin 2004

 

Claudia Nottale : une générosité magnifique

 

« J’ai mis une jupe » est l’aboutissement d’une recherche sur le corps en mouvement entreprise depuis plus d’un an avec deux danseuses, Martha Rodezno et Rita Marcher. Moâ est un extraterrestre ou un ange, ou les deux peut-être…

 

Je me souviens… Je me souviens d’une apparition au milieu du public. Je me souviens d’un personnage de clown atypique (Moâ), étonné d’être là. Je me souviens encore mieux d’un corps en caoutchouc, stupéfiant, et stupéfait des sons et des mouvements qu’il produisait presque « inconsciemment », quasiment malgré lui. Je me souviens d’un corps qui n’obéissait pas à son cerveau. Je me souviens de la peur conséquente. De notre peur. 


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Je me souviens de nos rires, gênés au début, car tout ce qui se produisait sous nos yeux et sous nos oreilles était inattendu, troublant. Je me souviens de nos rires francs, plus tard, comme si Moâ nous avait forcés à lâcher prise. Peut-être était-il un ange ?…

 

Je me souviens de notre âme d’enfant, peu à peu réveillée, peu à peu ouverte à l’inconnu, à l’improbable. À la joie, aussi.

 

Je me souviens des sourires qui flottaient encore à la sortie du spectacle.

 

Je me souviens de la générosité magnifique de la comédienne, musclée par un travail de longue haleine qui n’apparaît jamais, qui se cache sous le talent.

 

Si Claudia Nottale et Moâ viennent près de chez vous, allez à leur rencontre : vous allez vivre une aventure hors du commun.

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


J’ai mis une jupe : conférence métaphysique de Moâ

Cie Claudia N. • 14, rue Véron • 75018 Paris

et 55, rue du Corps-de-Garde • 44100 Nantes

Portable 06 08 90 73 89

Courriel : clnottale@yahoo.fr

Création et interprétation : Claudia Nottale

Collaboration artistique : Rita Marcher et Martha Rodezno

Théâtre des Trois-Pilats • 18, place des Trois-Pilats • Avignon

Tél./télécopie 04 90 85 67 74

Courriel : lestroispilats@wanadoo.fr

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Mercredi 2 juin 2004

 

Le soufflé ne retombe jamais

 

L’Avignonnais Yves Sauton change de genre pour notre plus grand plaisir. « Sept ans de neige » est une pièce à suspense qui déménage.

 

Yves Sauton, auteur-comédien-metteur en scène que je suis depuis longtemps, fait tout de suite très fort : un ravisseur amène sa victime sur le plateau dès la première seconde. Violemment. On est immédiatement impliqués dans l’action, tétanisés sur notre fauteuil, presque gênés d’être là.

 

Par la suite, l’auteur ne va rien faire pour dissiper notre malaise. Il emploie, pour ce faire, une construction particulièrement habile, une écriture précise, efficace et moderne, qui nous manipule de bout en bout. Le soufflé ne retombe jamais, et nous le dégustons bien chaud.

 

D’autant qu’il est servi par deux comédiens épatants (Olivier Cantaut et Gilles Duhaut), dont l’engagement personnel impressionne. Ils font, par ailleurs, évoluer leur(s) rôle(s) respectif(s) avec subtilité.

 

La mise en scène et les lumières d’Yves Sauton ont l’intelligence de se consacrer à l’essentiel : l’affrontement, révélateur de vérités insoupçonnables.

 

Bref, pas le chef d’œuvre du siècle, mais de la bonne et belle ouvrage. Ce n’est pas si courant que ça dans le pays…

 

Espérons que Sept ans de neige fasse plein d’autres adeptes pendant le Off d’Avignon, où la pièce est reprise cet été. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Sept ans de neige, d’Yves Sauton

Théâtre de la Mouvance • Avignon

Mise en scène et lumières : Yves Sauton

Avec : Olivier Cantaut et Gilles Duhaut

Ateliers d’Amphoux • 10-12, rue d’Amphoux • Avignon

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Samedi 15 mai 2004

 

Des mots qui vous aiment

 

« Si tu me payes un verre, je n’te demand’rai pas/Où tu vas, d’où tu viens, si tu sors de cabane
Si ta femme est jolie ou si tu n’en as pas/Si tu traînes tout seul avec un cœur en panne. »
Pascal Papini et Jean-Marc Michel nous offrent avec une gourmandise lucide le monde verbal et musical de Bernard Dimey dans « Un jour, au fond des mers, je prendrai mes vacances ».

 

Pour paraphraser Céline, « ça a commencé comme ça » : un plateau comme un plancher de bistrot à prolos, des tables, des chaises, des pichets de vin, de quoi se remplir un peu le cimetière à poulets… Manque la sciure par terre, peut-être.


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L’univers de Bernard Dimey, dès les premières minutes, nous prend aux tripes, nous prend à l’âme. On sent tout de suite qu’on va être en bonne compagnie, que Pascal Papini (comédien) et Jean-Marc Michel (piano, accordéon) tutoient le poète depuis longtemps, depuis toujours, ce Dimey qui va nous raconter la vie en suant des mots magnifiques. Des mots de poivrot humaniste, des mots de mec qui en a bavé, des mots rugueux, des mots râpeux, des mots qui crissent, qui éraillent, qui grattent, qui réveillent.

 

Mais des mots aussi qui caressent, qui consolent, qui rassurent, qui vous prennent dans leurs bras. Des mots qui vous aiment.

 

Pascal Papini et Jean-Marc Michel l’ont parfaitement compris et nous offrent un « pestacle » délicieux et revigorant, même s’il nous laisse quelques bleus à l’âme. Un « pestacle » – osons un gros mot ! – intelligent. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Un jour, au fond des mers, je prendrai mes vacances

Texte : Bernard Dimey

Cie des Trois-Pilats • 18, place des Trois-Pilats • Avignon

Tél./télécopie 04 90 85 67 74

Avec : Pascal Papini et Jean-Marc Michel (piano et accordéon)

Théâtre des Halles • rue du Roi-René • Avignon

Tél. 04 90 85 52 57 – Télécopie 04 90 82 95 43

Réservations : 04 32 76 24 51

www.theatredeshalles.com

Courriel : theatrehalles-cie.timar@wanadoo.fr

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