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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 00:08

Une satire tragique et grinçante


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Après avoir créé la pièce au théâtre de La Paillette (Rennes), en janvier dernier, la Cie 13/10e en ut reprend « Yvonne, princesse de Bourgogne » au Grand Logis, à Bruz. Une résidence lui a permis d’approfondir encore le texte de Gombrowicz, le travail des acteurs et la mise en scène. Le résultat vaut vraiment la peine d’être vu.

Les spectateurs commencent à entrer, la scène est déjà allumée. Au centre du plateau, une table dressée porte des coupes de fruits et de douceurs. Quatre hommes et trois femmes, en tenue habillée mais décontractée, devisent et boivent, dans une ambiance de cocktail. Un couple esquisse quelques pas de danse. On a l’impression d’être également invité.

Nous sommes à la cour du roi Ignace et de la reine Marguerite. On s’y ennuie ferme. « Si seulement il se passait quelque chose », se lamente Son Altesse Philippe, le prince héritier. Et voilà, justement, qu’un évènement se produit : l’arrivée, il faudrait plutôt dire l’apparition, d’Yvonne. Sanglée dans une sorte de trench-coat rouge, plantée dans des bottes, de la même couleur, tenant son béret, rouge aussi, bien serré dans ses mains, les cheveux sans apprêt, l’air gauche, elle paraît effectivement tombée d’une autre planète.

Sous les quolibets du prince et d’autres courtisans, la jeune fille reste là, muette, murée dans son air bougon, absente. Par ennui, par défi (c’est un « monstre à vaincre », un obstacle à « surmonter »), par provocation, le prince Philippe décide d’épouser Yvonne. « Sous prétexte que cette fille est laide, elle n’aurait le droit de plaire à personne ? », interroge le prince, narguant ses parents et les courtisans.

Dans cette cour engoncée dans son étiquette, corsetée par les préjugés (mais les costumes suggèrent aussi un univers bourgeois des années d’après guerre, très vacances à Deauville ou La Baule et ski à Méribel ou Courchevel), Yvonne est évidemment l’Autre absolu. À l’opposé de toute agitation frivole, elle reste silencieuse, amorphe, quasi immobile. On la croirait sans vie intérieure si elle ne paraissait soudain s’exprimer dans ses yeux lourds.

« Yvonne, princesse de Bourgogne » | © Patricia Le Duc

L’irruption d’un tel personnage, imprévisible, incompréhensible et donc scandaleux, va évidemment bouleverser tous les codes et tous les comportements. Ne voit-on pas paradoxalement toute la cour lui faire la révérence, en pensant lui apprendre ce qu’elle se refuse à exécuter ? Chacun, ainsi sorti des rails de l’habitude, doit se confronter à lui-même, à son passé. De vieilles névroses reviennent au jour, les petits secrets gênants sont révélés, les pulsions se donnent libre cours. Bref, l’ordre social est en danger. La fêlure se crée dans ce monde figé, symbolisée par cette fissure qui se fait jour et s’agrandit sur le mur de fond de scène. Le fauteur de trouble doit être éliminé, son meurtre est programmé.

La Cie 13/10e en ut, en créant Yvonne, princesse de Bourgogne, arrive au terme d’un cycle de deux ans, consacré à Gombrowicz. Ce compagnonnage trouve son accomplissement dans cette pièce ambitieuse, la première de Gombrowicz (1938). Cette « comédie cruelle », comme la qualifie Frédérique Mingant, la metteuse en scène, est une pièce qui tient à la fois du vaudeville et du drame shakespearien, allant même jusqu’à être un peu bavarde, comme son illustre prédécesseur élisabéthain, dans la deuxième partie.

La mise en scène et la direction d’acteurs de Frédérique Mingant jouent à merveille de cette polyphonie des genres, passant aisément de la pure trivialité à la tragédie, comme le prince Philippe oscille du pur cynisme lorsqu’il déclare aimer Yvonne « par défaut » (« Je peux pas trouver pire qu’elle ; elle, pire que moi ») avant de constater, vaincu par l’amour d’Yvonne : « Je ne peux pas la mépriser, si elle m’aime ».

La troupe, nombreuse (dix personnes), excelle à rendre ces variations de registre. J’en excepterai peut-être le roi Ignace (Nicolas Boyer), qui peine à incarner la majesté comme l’insignifiance. S’il faut décerner des palmes, j’en accorderai deux. La première ira, évidemment, à Rozenn Fournier, qui campe une Yvonne tout à fait remarquable et réussit cet exploit de faire exister intensément la non-présence. Je donnerai la seconde à Stéphanie Farison, la reine, dont le jeu très subtil exprime tour à tour, avec aisance, la majesté royale, la magnanimité hypocrite et les tourments de la femme.

Il serait par ailleurs injuste de ne pas féliciter Jean-Louis Beauvieux, le directeur du Grand Logis, pour avoir su donner une deuxième vie à cette satire tragique et grinçante de Witold Gombrowicz. L’auteur polonais, exilé en Argentine à partir de 1937 puis en France de 1963 à sa mort en 1969, nous invite à réfléchir, à travers cette cour d’opérette ou de grand-guignol, à notre rapport à nous-mêmes et à autrui. La force d’Yvonne, princesse de Bourgogne est, à travers le rire, de nous mettre à nu pour nous aider à discerner la fracture qui est en nous et autour de nous. 

Jean-François Picaut


Yvonne, princesse de Bourgogne, de Witold Gombrowicz

Traducteurs : Constantin Jelenski et Geneviève Serreau, éditions Gallimard

Compagnie 13/10e en ut

Mise en scène : Frédérique Mingant, assistée par Ingrid Coetzer

Avec : Nicolas Boyer (le roi), Ingrid Coetzer (courtisane), Rémi Creissels (le chambellan), Stéphanie Farison (la reine), Rozenn Fournier (Yvonne), Fabrice Le Fur (Valentin, Innocent), Sylvain Ottavy (le prince Philippe), Armel Petitpas (Isabelle)

Dramaturgie : Claire Ponceau

Régie générale : Fabrice Le Fur

Création lumières : Frank Condat

Régie lumière : Arnaud Godest

Scénographie : Béatrice Laisné

Costumes : Ève Le Trévedic

Aide aux costumes et aux accessoires : Isabelle Milbeau

Création son : Mikaël Plunian

Tableaux : Charles Mingant

Le Grand Logis • 10, avenue du Général-de-Gaulle • B.P. 17157 • 35171 Bruz cedex

Les 15 et 16 octobre 2009

Réservations : 02 99 05 30 62

Durée : 2 heures

15 € | 13 € | 11,50 € | 8,50 € | 5 €

Tournée:

• Le Canal, Redon, 1er et 2 avril 2010

• L’Archipel, Fouesnant, 15 avril 2010

• Festival de Poche, Hédé, août 2010

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Yohan 17/10/2009 09:40


Très belle salle que le Grand logis, avec souvent une jolie programmation. Mais ayant quitté la Bretagne, cette représentation ne sera pas pour cette fois-ci.

A noter que la pièce a été l'objet d'une adaptation pour l'opéra, créé en début d'aannée à Paris, et il rend tout à fait ce qui est décrit dans ce billet critique. Un opra original, qui méritait
vraiment le coup d'oeil !


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