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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
L’échec comme école de la grâce à venir
William Forsythe convie le spectateur de « Yes, We Can’t » aux ratés chorégraphiques. Regard burlesque sur la recherche d’une perfection défaillante et sur l’attente déçue du spectateur. Les danseurs ont mis toute « [leur] impuissance à [notre] disposition ».
William Forsythe, « Yes, We Can’t » | © Dominik Mentzos
Si jamais le spectateur avait espéré que le jeu de la dérision ne durerait qu’un moment, il aura fini, bon gré mal gré, par accepter de rire ou de subir la cacophonie sonore et visuelle. Le spectacle de Forsythe joue à rompre le contrat de réception avec le spectateur. La pièce se donne constamment pour non finalisée, volontairement en inadéquation, en rupture, en échec avec les constituants habituels et nécessaires d’une bonne représentation. Elle est à la fois démonstration des beaux loupés, de « l’incompétence consciente » et discours poétique, explicatif sur la fabrication d’une œuvre chorégraphique avec ses tentatives, ses essais renouvelés et ses ratages obligatoires. Un peu plus qu’il n’en faut évidemment pour que le spectateur veuille bien sortir de sa position de contemplateur passif et regarde, malgré lui, les travaux ou exercices en marche.
Tout ce qui peut faire achopper le spectacle est mis en œuvre, en particulier l’emploi exacerbé du spectaculaire. Chant contemporain tirant vers les aigus, toussotements, discours logorrhéique, mélange des langues, souvent, sont empilés. Trop de bruit dirige le regard du spectateur vers ce qui n’est pas danse. D’autres formes accaparent la place octroyée à celle‑ci. Le son, chant ou bruitage, le jeu théâtralisé et dramatisé outrancièrement, le mime, etc., empêchent de donner la primauté à la danse, art que nous sommes pourtant venus voir, plus qu’un autre. L’ordonnancement des arts dans la fabrique du spectacle enraye volontairement la machine.
La danse s’amuse du ridicule
Yes, We Can’t est construit en deux temps séparés par un interlude donné par un homme à la fausse barbe rousse et à l’accent anglais. La première partie débute par un ensemble choral du plus bel effet visuel. Mais, déjà, sons et bras déployés donnent un ton clownesque, annonciateur des multiples gags ou ratés d’apprentissage. C’est un danseur qui, par ses mains, figure un oiseau tenant sur une patte, mais il tombe ; ou une danseuse en grand écart sur deux hommes progressant à quatre pattes, qui s’étale lamentablement. La danse s’amuse du ridicule, jouant des accessoires : un tapis devient plongeoir pour atterrir dans le public, puis bateau à la dérive. La danse interroge le rapport au corps et à la gêne. Un homme apparaît, tirant sur sa veste de survêtement et n’ose dévoiler son slip rose à paillettes avant de s’élancer dans les airs. Un danseur au justaucorps rouge déploie un long ruban de G.R.S. * et, gracieux, rend sensible le rapport du masculin à la danse et le regard que l’on porte sur la féminité de l’homme dansant. Un discours, tout serti de fausses excuses sur la mauvaise qualité du spectacle, fait entendre clairement l’objectif affirmé du chorégraphe. Ce n’est pas le spectacle en tant que produit fini et propret qui intéresse, mais le travail en marche et les nécessaires erreurs à partir desquelles on apprend. L’échec, en somme, comme école de la grâce à venir.
C’est le devenir, donc, dans son imperfection qui importe. La seconde partie sera à l’image de la première. Jusqu’au bout, c’est l’inachèvement qui domine et le plaisir de moquer tout ce qui concourt à l’esthétique. Un danseur-speaker fait le tour de la scénographie et remercie pour la présence du tapis, pour l’obscurité dans la salle, pour le rideau (absent), pour les costumes de la défunte Coco Chanel. Jusqu’à son terme, la parodie est maîtresse, et quand arrive la danseuse en irréductible Penelope Cruz, on rit de ce final qui s’amuse à n’en jamais finir. ¶
Fatima Miloudi
Les Trois Coups
* La gymnastique rythmique (G.R.), anciennement appelée gymnastique rythmique et sportive (G.R.S.) jusqu’en 1998, est une discipline sportive à composante artistique, principalement féminine, utilisant plusieurs engins d’adresse. En compétition, chaque prestation est notée selon la chorégraphie, l’adresse et le degré de difficulté. Les gymnastes peuvent évoluer individuellement, en duo, ou en équipe de 4 à 10 gymnastes.
Yes, We Can’t, de William Forsythe
Danseurs : Cyril Baldy, Esther Balfe, Katja Cheraneva, Brigel Gjoka, Amancio Gonzalez, Josh Johnson, David Kern, Fabrice Mazliah, Roberto Mosca, Tilman O’Donnell, Inma Rubio, Jone San Martin, Parvaneh Scharafali, Yasutake Shimaji, Elizabeth Waterhouse, Riley Watts, Ander Zabala
Lumière : Ulf Naumann, Tanja Rühl
Musique composée et jouée : David Morrow
Costumes : Dorothée Merg
Assistants à la production : Thierry Guiderdoni, Freya Vass‑Rhee
Producting scoring software : David Kern
Production : The Forsythe Compagny
Soutiens : ville de Dresde, État de Saxe, ville de Frankfurt Am Main, État de Hesse
Opéra Berlioz-Le Corum • esplanade Charles‑de‑Gaulle • 34000 Montpellier
Réservations : 08 00 60 07 40
Mardi 26 et mercredi 27 juin 2012 à 20 heures
Durée : 1 h 10
De 20 € à 35 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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