Chaos debout, et chapeau bas, M. Nadj
Plusieurs fois distinguée depuis sa création en 1994, l’adaptation qu’a proposée Josef Nadj de « Woyzeck » allie des conceptions de la danse et de la dramaturgie résolument contemporaines, avec des éléments disparates tirés de la culture populaire. De ce mélange déroutant naît un spectacle à la fois épuré et foutraque, gore et bouffon, exigeant et jouissif.
eorg Büchner est mort en laissant derrière lui non pas un manuscrit inachevé de Woyzeck, mais quatre. À la fois lacunaires et redondantes, ces différentes versions forment comme
une esquisse cubiste de la pièce qu’il avait à l’esprit. De ce manque de liaison entre certains éléments et de la superposition entre d’autres naît pourtant, comme en peinture, un effet
poétique troublant. Son inachèvement chaotique exprime, de manière frappante, la folie de ses personnages guettés par une animalité obsédante.
Pour signifier cet état limite, Josef Nadj a adopté des partis pris très forts. La plupart des danseurs ont comme un visage d’argile séché, comme s’ils étaient des golems animés par magie. Ils soufflent, grommellent, halètent sous l’effort, mais ne parlent presque jamais. Leur mutisme – qui n’aurait, en soi, rien de choquant pour un spectacle de danse – reçoit une connotation de conte fantastique du silence qui règne pendant une grande partie du spectacle. Cette danse sans musique renforce le sentiment d’absurde et témoigne du haut niveau de maîtrise des artistes. Chacun fait un geste de son côté, sans cohérence apparente avec celui que fait son voisin, mais en suivant un rythme si précis que l’ensemble se pare d’une beauté étonnante.
« Woyzeck » | © Laurent Philippe
Même lorsque la musique est présente, elle ne joue pas d’avantage son rôle habituel. Elle confère surtout aux scènes une atmosphère surannée et comique de vieux film muet. Si l’absurdité est omniprésente, elle n’est donc pas perçue comme dramatique et pesante. Elle a plutôt quelque chose d’imaginatif et de joyeux comme des jeux enfantins. La chorégraphie est ainsi scandée par des concours désopilants, comme celui qui consiste à casser un œuf et à essayer de le reconstituer ou, situation plus clownesque encore, à essayer de monter à une échelle suspendue à son cou. Ce grand bazar se déroule dans une atmosphère de fête foraine, et le spectateur assiste, à la fois médusé et émerveillé, aux agissements sans queue ni tête d’improbables bêtes de foire.
Les références à la pièce de Büchner ne sont pas, pour autant, oubliées. Elles ne font pas que surnager dans ce vaste tohu-bohu : elles en constituent l’ossature – bien que passablement désarticulée. On pourrait ainsi évoquer la scène où Woyzeck rase le Capitaine, la référence à son régime alimentaire constitué exclusivement de pois, les allusions constantes au monde militaire (costumes, saluts). Surtout, la tension dramatique est la même que dans la pièce : elle est causée par la convoitise que provoque une femme chez les hommes qui l’entourent. Un couteau, signe tangible du malheur qui menace, revient ainsi régulièrement dans les mains habiles de Woyzeck. Il est aussi l’occasion de quelques scènes aussi horrifiques que drôles… Mais Josef Nadj ne prend jamais rien totalement au sérieux dans cette œuvre. Il n’y a pas une seule seconde jusqu’aux toutes dernières, pourtant nimbées d’une lumière crépusculaire et d’une intense émotion, qui ne recèle sa petite surprise – ultime pied de nez au destin, et au spectateur qui avait cru en ce qu’il avait vu. ¶
Vincent Morch
Les Trois Coups
Woyzeck, ou l’Ébauche du vertige
Libre adaptation du Woyzeck de Büchner
Chorégraphie : Josef Nadj
Danseurs : Guillaume Bertrand, Istvan Bickei, Denes Debrei, Samuel Dutertre, Peter Gemza, Josef Nadj, Henrieta Varga
Musique : Aladar Racz
Création lumières : Raymond Blot
Régie générale : Alexandre De Monte
Régie lumières : Lionel Colet
Production et diffusion : Martine Dionisio
Espace 1789 • 2-4, rue Alexandre-Bachelet • 93400 Saint-Ouen
Réservations : 01 40 11 50 23
Le vendredi 5 février 2010 à 20 h 30
Durée : 1 heure
En tournée en France :
– le 10 mars 2010 au Théâtre d’Aurillac
– le 13 mars 2010 à L’Avant-scène de Cognac
– le 22 avril 2010 à La Pléiade de La Riche
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…
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