Mardi 9 février 2010 2 09 /02 /2010 18:50

Chaos debout, et chapeau bas, M. Nadj

 

Plusieurs fois distinguée depuis sa création en 1994, l’adaptation qu’a proposée Josef Nadj de « Woyzeck » allie des conceptions de la danse et de la dramaturgie résolument contemporaines, avec des éléments disparates tirés de la culture populaire. De ce mélange déroutant naît un spectacle à la fois épuré et foutraque, gore et bouffon, exigeant et jouissif.

 

lettrine-didot-102pt-G.gif eorg Büchner est mort en laissant derrière lui non pas un manuscrit inachevé de Woyzeck, mais quatre. À la fois lacunaires et redondantes, ces différentes versions forment comme une esquisse cubiste de la pièce qu’il avait à l’esprit. De ce manque de liaison entre certains éléments et de la superposition entre d’autres naît pourtant, comme en peinture, un effet poétique troublant. Son inachèvement chaotique exprime, de manière frappante, la folie de ses personnages guettés par une animalité obsédante.

 

Pour signifier cet état limite, Josef Nadj a adopté des partis pris très forts. La plupart des danseurs ont comme un visage d’argile séché, comme s’ils étaient des golems animés par magie. Ils soufflent, grommellent, halètent sous l’effort, mais ne parlent presque jamais. Leur mutisme – qui n’aurait, en soi, rien de choquant pour un spectacle de danse – reçoit une connotation de conte fantastique du silence qui règne pendant une grande partie du spectacle. Cette danse sans musique renforce le sentiment d’absurde et témoigne du haut niveau de maîtrise des artistes. Chacun fait un geste de son côté, sans cohérence apparente avec celui que fait son voisin, mais en suivant un rythme si précis que l’ensemble se pare d’une beauté étonnante.

 

woyzeck laurent-philippe

 « Woyzeck » | © Laurent Philippe 

 

Même lorsque la musique est présente, elle ne joue pas d’avantage son rôle habituel. Elle confère surtout aux scènes une atmosphère surannée et comique de vieux film muet. Si l’absurdité est omniprésente, elle n’est donc pas perçue comme dramatique et pesante. Elle a plutôt quelque chose d’imaginatif et de joyeux comme des jeux enfantins. La chorégraphie est ainsi scandée par des concours désopilants, comme celui qui consiste à casser un œuf et à essayer de le reconstituer ou, situation plus clownesque encore, à essayer de monter à une échelle suspendue à son cou. Ce grand bazar se déroule dans une atmosphère de fête foraine, et le spectateur assiste, à la fois médusé et émerveillé, aux agissements sans queue ni tête d’improbables bêtes de foire.

 

Les références à la pièce de Büchner ne sont pas, pour autant, oubliées. Elles ne font pas que surnager dans ce vaste tohu-bohu : elles en constituent l’ossature – bien que passablement désarticulée. On pourrait ainsi évoquer la scène où Woyzeck rase le Capitaine, la référence à son régime alimentaire constitué exclusivement de pois, les allusions constantes au monde militaire (costumes, saluts). Surtout, la tension dramatique est la même que dans la pièce : elle est causée par la convoitise que provoque une femme chez les hommes qui l’entourent. Un couteau, signe tangible du malheur qui menace, revient ainsi régulièrement dans les mains habiles de Woyzeck. Il est aussi l’occasion de quelques scènes aussi horrifiques que drôles… Mais Josef Nadj ne prend jamais rien totalement au sérieux dans cette œuvre. Il n’y a pas une seule seconde jusqu’aux toutes dernières, pourtant nimbées d’une lumière crépusculaire et d’une intense émotion, qui ne recèle sa petite surprise – ultime pied de nez au destin, et au spectateur qui avait cru en ce qu’il avait vu. 

 

Vincent Morch

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Woyzeck, ou l’Ébauche du vertige

Libre adaptation du Woyzeck de Büchner

Chorégraphie : Josef Nadj

Danseurs : Guillaume Bertrand, Istvan Bickei, Denes Debrei, Samuel Dutertre, Peter Gemza, Josef Nadj, Henrieta Varga

Musique : Aladar Racz

Création lumières : Raymond Blot

Régie générale : Alexandre De Monte

Régie lumières : Lionel Colet

Production et diffusion : Martine Dionisio

Espace 1789 • 2-4, rue Alexandre-Bachelet • 93400 Saint-Ouen

Réservations : 01 40 11 50 23

Le vendredi 5 février 2010 à 20 h 30

Durée : 1 heure

En tournée en France :

– le 10 mars 2010 au Théâtre d’Aurillac

– le 13 mars 2010 à L’Avant-scène de Cognac

– le 22 avril 2010 à La Pléiade de La Riche

Publié dans : Île-de-France | 2009-2010 - Par Les Trois Coups - Réagir ? - Voir les 0 commentaires - Partager    
Retour à l'accueil

Recherche sur le site

Profil

  • Les Trois Coups
  • Les Trois Coups
  • Association
  • PACA Vaucluse Avignon
  • Culture theatre danse spectacle Avignon
  • « Les Trois Coups » est le journal quotidien du spectacle vivant en France. Des journalistes et des correspondants de presse proposent des critiques, des annonces, des informations, des interviews, des reportages sur les spectacles.

Présentation

  • : Les Trois Coups
  • Les Trois Coups
  • : Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 !
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact
  • : 16/03/2006

L’association Les Trois Coups

« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.

Livre d’or

« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…

« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, « Pariscope », rubrique “Théâtre”

« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, « Rue 89 », blog “Balagan”

Lire la suite…

Recommander sur Facebook

Partager sur Facebook

Calendrier

Septembre 2010
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30      
<< < > >>

Recommander ce site

W3C

  • Flux RSS des articles
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés