ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
« Cours, Woyzeck, cours ! »
Créé dans l’urgence dans le cadre du Théâtre Permanent, ce « Woyzeck » de Gwénaël Morin fait l’effet d’une décharge électrique. Entre sueurs, courses fiévreuses et interprétations tout autant animales que magistrales, le texte fragmentaire de Büchner explose sur la scène du Théâtre de la Bastille et secoue par ses fulgurances poétiques.
Il n’y a pas de rideau. Le plateau est immense et désert, les murs sont noirs et nus. Il n’y a rien que les corps énervés des comédiens qui déboulent sur scène avec conviction, peuplant ce vide de leur énergie contagieuse, déambulant avec des non-costumes dans l’absence criante de décors. On a d’emblée ce sentiment précieux d’assister à une répétition, d’avoir poussé la porte par hasard et d’être placé face à l’essentiel. On examine alors le soldat Woyzeck : il porte des baskets.
Le rythme du tambour s’impose alors. Woyzeck gratte son violon comme un fou. Ses yeux grands ouverts semblent contempler le néant. Il arpente la caserne comme un fantôme et se prête à des expériences médicales contre une poignée de sous, qu’il ramène aussi vite à sa compagne Marie. Mais voilà que la belle cède aux avances du tambour-major en échange d’une paire de boucles d’oreilles. Rongé par la jalousie, ce troufion de seconde zone commence alors une longue descente aux enfers.
Inspiré d’un fait divers, le texte de Büchner est souvent considéré comme la première pièce de l’ère moderne. C’est une œuvre inachevée et morcelée. À 23 ans, l’auteur allemand meurt en laissant plusieurs manuscrits avec des passages entiers raturés. La force de son écriture réside en partie dans ces territoires laissés vacants. L’environnement social de ce héros populaire et la radicalité poétique du style font le reste. La narration elliptique et mouvante laisse, quant à elle, une marge vertigineuse à l’interprétation.
« Woyzeck »
Pour porter un tel texte, il faut du cran, et les comédiens du Théâtre Permanent n’en manquent pas. Grégoire Monsaingeon est fascinant. Il joue son Woyzeck à l’instinct, lui donnant le corps d’un animal fou et prêtant sa voix sublime aux plaintes paranoïaques d’un homme sous influence. On garde de lui cette image forte où le regard perdu, le couteau à la main, il tend vers nous un visage déformé par la sueur et le maquillage blanc. Barbara Jung campe une Marie tout en tension, qui envoie l’émotion par éclats et qui chante avec des larmes dans la voix. En contrepoint de ce jeu musclé, Julian Eggericks et Virginie Colemyn apportent de belles respirations comiques. Le premier en interprétant un capitaine rock’n roll et dévertébré, la seconde en jouant une doctoresse cynique tout en rectitude et en folie contenue.
Talent et implication des comédiens
La réussite de la pièce tient en grande partie au talent, à l’implication hors norme des comédiens et à la volonté de Gwenaël Morin de leur infliger ce mouvement perpétuel et ces sorties de champ. La scène n’a en effet pas de limites, et les courses incessantes sont ponctuées par les battements de cœur d’un tambour au galop. Le metteur en scène flirte habilement avec les frontières du supportable sans jamais tomber dans l’hystérie. Il nous livre aussi un art brut, un peu fauché, où les accessoires et les décors cheap ne détournent jamais l’attention de ce qui se joue.
Cette pièce est le sixième et dernier volet d’une aventure expérimentale réalisée dans les Laboratoires d’Aubervilliers tout au long de l’année 2009. L’idée du Théâtre Permanent était vaguement folle : jouer, répéter et transmettre en continu pendant un an à raison de huit heures par jour. Dans ce contexte d’intensification du théâtre, les représentations gratuites se sont enchaînées et six pièces ont vu le jour : Lorenzaccio, Tartuffe, Bérénice, Antigone, Hamlet et pour finir Woyzeck. Et ce projet génial aurait même amené la troupe à refuser une invitation au Festival d’Avignon histoire d’assurer la permanence. Un joli sens des priorités qui donne furieusement envie d’aller pointer son nez à la soirée de présentation autour du travail du Théâtre Permanent qui aura lieu le 15 mars à 20 heures, en entrée libre. ¶
Ingrid Gasparini
Les Trois Coups
Woyzeck, d’après Woyzeck de Georg Büchner
Publié chez L’Arche éditeur, 1993, 96 pages
Spectacle créé dans le cadre du Théâtre Permanent produit par la compagnie Gwenaël Morin et les Laboratoires d’Aubervilliers.
Mise en scène : Gwenaël Morin
Avec : Grégoire Monsaingeon, Barbara Jung, Renaud Béchet, Virginie Colemyn, Julian Eggerickx, Michel Coquet
Administration : Élodie Érard
Régisseur Bastille : Pascal Villmen
Remerciements : Yvanne Chapuis et Ulysse Pujo
Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris
http://www.theatre-bastille.com
Réservations : 01 43 57 42 14
Du 5 mars au 2 avril 2010 à 21 heures, dimanche à 17 heures
Relâche les 8, 15, 22 et 28 mars 2010
Durée : 1 h 40
De 10 € à 22 €
Soirée autour du Théâtre Permanent : lundi 15 mars 2010 à 20 heures – entrée libre
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires