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25 juin 2013 2 25 /06 /juin /2013 16:20

« Il court à travers le monde comme un rasoir ouvert »


Par Delphine Padovani

Les Trois Coups.com


Aux prises avec le vent, la toile du chapiteau Balthazar protège les spectateurs de la fraîcheur du soir, mais pas de la brutalité de « Woyzeck », mis en scène par Marie Lamachère. Un tête-à-tête avec les singes et les fauves, tantôt aride, tantôt saisissant.

woyzeck-615 marie-clauzade

« Woyzeck » | © Marie Clauzade

Le caractère inachevé et fragmentaire de Woyzeck est peut-être plus célèbre que la fable qui s’y dessine. Fondée sur un fait-divers survenu au début du xixe siècle, la pièce relate la folie meurtrière qui s’empare d’un soldat – rat de laboratoire de ses supérieurs et risée de ses congénères – excédé par les jeux amoureux de sa compagne avec un tambour-major. Sous la plume acérée de Georg Büchner, cette affaire de jalousie sordide et néanmoins banale prend un tour universel, qui confère à l’œuvre un statut pionnier dans l’histoire du théâtre moderne.

Dans cette énième version, la rudesse du monde militaire, sans plus de pitié que celui de la jungle, nous saute aux yeux et pour ainsi dire à la gorge. C’est toute l’imagerie littéraire et cinématographique des états de siège, d’entraînement, de garde et de repos qui traverse la mise en scène, par touches subtiles et décalées. On retrouve ici ce qui nous paraît familier, tant nous l’avons observé par les prismes hallucinants de la fiction, qui disent la bestialité cristallisée par l’armée, quand la guerre éclate. De Tombeau pour cinq cent mille soldats (1) à Full Metal Jacket (2), le spectacle témoigne d’une multitude de références totalement digérées, intériorisées par les acteurs, à l’image du seul conflit explicitement présent dans Woyzeck : un conflit interne au personnage éponyme.

Sur le plancher nu de la piste, un cercle lumineux délimite l’espace de jeu, allègrement franchi par les interprètes pour s’installer dans les gradins ou pour rôder au fond du chapiteau. Disposé à la verticale, un second cercle lumineux fait écho au cerceau à travers lequel on fait sauter les animaux sauvages et savants, au cirque.

Notre admiration et notre malaise

Justement, les voilà qui arrivent. Pas les animaux à proprement parler, quoiqu’un chat soit bien présent sur scène, mais les acteurs jouant comme des bêtes. Leurs cris sont perçants et leurs mines effrayantes. Ils cavalent, bondissent et se cabrent, provoquant tour à tour notre admiration et notre malaise, un peu comme s’il s’agissait de spécimens rares conservés au zoo.

Ce jeu athlétique, souvent impressionnant, donne à la représentation toute sa nervosité. Il est volontairement bridé par de longs arrêts et par un débit de paroles irrégulier, qui formalisent bien le caractère morcelé de la pièce. De fait, si le rythme est parfois endiablé, il peut caler l’instant d’après, nous imposant une continuelle adaptation. Un peu douloureuses, ces ruptures – failles si chères à la compagnie Interstices – nous permettent cependant de rester à l’écoute et de constater à quel point les propositions scéniques éclairent le texte. Agité de mouvements amples et soudains, Michaël Hallouin joue parfaitement ce Woyzeck qui « court à travers le monde comme un rasoir ouvert ». Son visage rasé à blanc contraste avec celui, noir de poils et de cheveux, d’Antoine Sterne, interprète du tambour-major qui aura sûrement laissé « un poil de barbe dans l’assiette » de Woyzeck, selon le sarcasme du capitaine.

La mise en scène de Marie Lamachère est parfois puissante, toujours précise et déstabilisante. Multipliant les temps et les zones d’inconfort, elle exclut toute possibilité de rêvasserie et interdit notre somnolence. Si elle se heurte malgré tout à quelques-uns de nos décrochages, son exigence impose le respect et sa teneur mérite de beaux applaudissements. 

Delphine Padovani


(1) Le récit fleuve de Pierre Guyotat.

(2) Le film de Stanley Kubrick.


Woyzeck, d’après Georg Büchner

Traduction : Bernard Chartreux, Eberhard Spreng et Jean-Pierre Vincent

L’Arche éditeur

Spectacle coréalisé par la compagnie Interstices et le Théâtre de la Valse

Cie Interstices • 36, rue de l’Aiguillerie • 34000 Montpellier

06 70 04 02 21

Site : www.compagnie-interstices.com

Courriel : cie.interstices@gmail.com

Théâtre de la Valse • 108, rue de Bourgogne • 45000 Orléans

02 38 24 51 43

Site : http://theatredelavalse.org/

Mise en scène : Marie Lamachère

Avec : Bernard Cupillard, Renaud Golo, Michaël Hallouin, Damien Valero, Luce Le Yannou, Marilia Loioloa de Menezes, Gilles Masson, Laurélie Riffault, Antoine Sterne et en alternance Quentin Patri et Dylan Poderoso

Lumières : Dominique Bruguière

Lumière et régie : Gilbert Guillaumond

Son : Benoist Bouvot

Scénographie : Michaël Viala

Printemps des comédiens • 178, rue de la Carriérasse • 34097 Montpellier cedex 5

Tramway : ligne 1, arrêt Malbosc

Site du théâtre : www.printempsdescomediens.com

Réservations : 04 67 63 66 57

Dimanche 23 juin à 22 heures et lundi 24 juin à 19 h 30

Durée : 1 h 50

15 € | 12 € | 9 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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