Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 11:58

« We are l’Europe » réveille notre essence de « bombe humaine »


Par Maud Sérusclat

Les Trois Coups.com


L’actualité nous le rappelle tous les jours au cas où on aurait oublié : ces derniers temps sont durs. Crise, pouvoir d’achat, effondrement des marchés, reprise des marchés, cotation, chômage, crédit, taux fixes, etc. On n’est pas loin de la surdose, on étouffe et on se demande, comme Jean-Charles Massera dans « We are l’Europe » : « Mais où on en est ? » et « Où on va ? ». Voilà pour le propos. Quant à la forme, préparez-vous à vous faire bien secouer !

La pièce s’ouvre sur une salle de réunion. Moquette grise, chaises bleues, néons blancs, lumière glauque et petites bouteilles d’eau minérale sur la table. Des jeunes gens sont sur scène, des amis vraisemblablement, et se mettent à discuter de « deux ou trois trucs sans en faire tout un plat », pour citer Massera. Ça commence par les nouvelles baskets qui empêchent plutôt pas mal aujourd’hui de « puer des pieds ». Oui, oui, c’est assez fleuri comme langage, on vous prévient. Puis, peu à peu, rassurez-vous, le débat devient plus profond, s’enflamme même. On se rend compte que ces jeunes gens préparent quelque chose. Une intervention ? Un colloque ? Une révolution ? La tension monte, on s’inquiète quand on entend leurs propos, de plus en plus théoriques.

Ils nous rappellent les Justes, d’Albert Camus. Prépareraient-ils un acte terroriste ? Ils sont tous révoltés, conscients que notre civilisation a foutu le camp, que notre imaginaire s’est réduit à une « surface habitable et à comment l’aménager », que le système a intérêt à détourner notre conscience en nous faisant acheter des rollers chez Décathlon, qu’on n’est plus capable aujourd’hui d’investir notre libido dans autre chose qu’un iPhone, un Wonderbra ou un string fendu en coton équitable. Le bilan de cette catastrophe culturelle est si lourd, si terrifiant, si noir, qu’il faudrait que nous, les petits bourgeois blancs d’Europe occidentale, qui voulons donner des leçons sur le port du voile et qui ne sommes pas capables d’appliquer une loi sur l’égalité des salaires entre hommes et femmes, on commence à réagir et qu’on « arrête de se la jouer ». Faudrait « voir à se bricoler » une petite porte de sortie.

« We are l’Europe »

Vous l’aurez compris, on en prend tous pour notre grade dans ce spectacle. Ça le rend d’ailleurs d’un comique incroyable, d’autant que la mise en scène de Benoît Lambert est aussi rythmée que décapante. Elle se fonde sur la mise en abyme. En effet, nos jeunes personnages sont en pleine répétition. En guise d’attentat, ils montent une sorte de spectacle musical (le projet « W.A.L.E. » pour « We are l’Europe ») qui témoignerait de cette crise morale que nous traversons, qui transmettrait l’émotion de la révolte et qui participerait à ce qu’on réussisse, enfin, à se « construire une subjectivité ». Oui, rien que ça ! Pour cela, entre deux discussions entre amis, ils nous font partager quelques morceaux de variété française qu’on connaît bien, aussi bien choisis qu’interprétés. Entre deux reprises, Manu, le chef de la troupe, nous livre des compositions originales, véritables morceaux d’anthologie, aussi polémiques que drôles : on attend le disque avec délectation.

Oui, cette pièce mérite qu’on en parle et mérite qu’on s’y rue de toute urgence. Parce que cela aurait pu tourner mal, un tel spectacle. On pouvait s’attendre à deux bonnes heures de poncifs plus ou moins bien servis. L’équipe de Benoît Lambert a su éviter cet écueil et nous a livré au contraire une leçon de lucidité qui n’a rien à voir avec un « truc clé en main pour penser à la place des spectateurs ». Au fil du spectacle, on sent nos rouages se décoincer, on s’échappe de notre mécanique condition, celle dont on veut nous faire croire que c’est la vie, vous savez, et on retrouve nos facultés, notre essence de « bombe humaine ». Ça réveille et ça fait du bien, beaucoup de bien. 

Maud Sérusclat


We are l’Europe, de Jean-Charles Massera

Texte publié aux éditions Verticales/Gallimard

Mise en scène : Benoît Lambert

Avec : Emmanuel Fumeron, Morgane Hainaux, Guillaume Hincky, Élisabeth Hölzle, Marion Lubat, Pierric Plathier, Pascal Sangla

Scénographie et lumière : Antoine Franchet

Costumes : Violaine L. Chartier

Création sonore : Anthony Dascola et Pascal Sangla

Régie générale : Marc Chevillon

Régie plateau : Louise Vayssié

Le Granit, scène nationale de Belfort • 1, faubourg de Montbéliard • B.P. 117 • 90002 Belfort

Réservations : 03 84 58 67 67

www.theatregranit.com

Du 5 novembre 2009 au 14 novembre 2009 (mardi, jeudi et samedi à 19 h 30, mercredi et vendredi à 20 h 30)

Durée : 2 heures

20 € | 15 € | 7,5 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

catandmilk 15/01/2010 13:30


Bonjour,
chère auteur, je suis interloquée par votre article
les Justes de Camus ? Mais vous êtes en dessous de la vérité, bien en-dessous ! Hamlet et Horatio contre la déliquescence d'Elseneur, Vladimir et Estragon face à l'absurdité du monde, Dona Prouhèze
et Don Rodrigue et leur amour sans résolution possible...
voilà, au minimum, tout ce qu'évoque WALE et la mise en scène qu'en donne benoit Lambert !
bon, pour être plus sérieux, voici un lien lui aussi fort intéressant :
http://www.bienpublic.com/fr/magazines/loisirs/article/2573869,1520/Surboum-foiree-chez-Marvel.html


Yohan 15/11/2009 19:56


Pour info, cette pièce arrive en cette fin novembre au théâtre de Malakoff (92). et mon hésitation sur le fait d'y aller ou pas est largement levée par cette critique enthousiaste. Merci !


Rechercher