Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 11:54

Sexe, violence et mensonges


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Cela vaut la peine de gravir la colline pour découvrir à l’E.N.S.A.T.T. un jeune auteur anglais très incorrect politiquement, Mark Ravenhill, une pléiade de jeunes comédiens dont le talent n’attend pas le nombre des années, le tout sous la direction très maîtrisée et la lecture au scalpel de Jean‑Pierre Vincent.

war-and-breakfast-615 loll-willems

« War and Breakfast » | © Loll Willems

Sous le titre War and Breakfast sont regroupées presque une vingtaine de courtes pièces, parmi lesquelles Jean‑Pierre Vincent en a choisi huit dont les noms en disent long sur les figures tutélaires auxquelles se réfère l’auteur : les Troyennes, Grand-peur et misère, Guerre et paix, la Mère, le Crépuscule des dieux… Pour trois heures et demie de spectacle qui passent comme par magie.

Car de guerre, il est beaucoup question chez cet auteur qui ne se lasse pas d’explorer l’héritage des années Thatcher, les dessous comme les conséquences de la croisade menée par la puissance anglo-américaine contre l’Irak. De guerre et de breakfast, c’est-à-dire des conséquences directes de ces années dévastatrices sur le terrain comme dans nos vies quotidiennes, au cœur des relations du couple, dans ces moments intimes et semble-t-il préservés, « cosy ».

Et d’un troisième thème qui court d’une pièce à l’autre, le mensonge, moteur des puissances d’argent, moteur de la guerre, moteur de nos vies, celui que l’on brandit comme un drapeau, comme celui, le pire des mensonges, que l’on se susurre à soi-même et auquel on croit : Liberté et démocratie

Assassinat des illusions

Même si, au départ, c’est un monde très aseptisé, sous contrôle, artificiel, qui nous est montré, très rapidement, l’oppression se fait jour. On la sent dans les tensions des corps, les crispations des visages, les sourires forcés et dans les mots. Tous parlent d’une même voix, et l’irruption subite d’une tonalité légèrement différente devient discordance insupportable qu’il convient de faire cesser au plus vite. Brutalement. Puis la guerre envahit le plateau, la guerre chez nous, dans nos villes, dans nos maisons, par le truchement des attentats terroristes, dits aveugles, l’apparition d’hommes armés et cagoulés, le bruit assourdissant des bombes, les voix effrayantes dans les haut-parleurs. La guerre est partout, nous dit Mark Ravenhill, et nous serions bien naïfs de nous croire à l’abri de son exportation, de sa délocalisation. Le terrorisme n’est que l’envers de la guerre, un retour sur investissement en quelque sorte.

Mais la guerre est aussi déjà dans les foyers où l’auteur s’immisce. Face à ce couple où presque rien n’accroche, où règne le mensonge à travers les déclarations d’amour trop lisses, proférées comme on tend un bouclier dès que ça dérape sur le sexe, lieu du désaccord. En arrière-fond, un homme cagoulé entre dans la chambre de l’enfant.

L’autre breakfast met aux prises une femme et son gardien-mercenaire. On se croirait dans ces pays d’Amérique latine où la bourgeoisie vit sous la protection de gardes. Sous la protection ou sous la menace ? Des gardes ou des geôliers ? Qui a le pouvoir ? Quels moyens de pression ? Quel prix à payer ? Le sexe encore… Et le mensonge, grand gagnant sur la scène internationale comme au lit.

L’héritier d’Edward Bond

Le texte de Mark Ravenhill est indiscutablement théâtral. Cet écrivain a le sens des situations, des révélations en quelques traits, comme celui de l’épopée, même si cette dernière, financée par Coca-Cola, est drôlement frelatée. Son écriture va à l’essentiel, elle est crue, lumineuse. Il met à mal sans concession les doucereux mensonges de nos chefs de guerre, nos complicités tièdes, nos illusions minables, nos discours faux, la brutalité des exactions et de l’horreur, seule vérité. Et tout cela avec un humour acide et décapant que Jean‑Pierre Vincent et les élèves de l’E.N.S.A.T.T. interprètent avec maestria : on rit beaucoup et souvent dans ce spectacle (comme dans cette scène incroyable où les comédiennes dansent le french cancan sur du Haendel), même si dans deux des dernières pièces, l’irruption de la réalité quotidienne irakienne nous glace le sang (le jeu de Noémie Rimbert est d’un réalisme et d’une justesse bouleversante). Liberté et Démocratie, quelle farce ! Quelle sinistre farce !

Les choix de Jean-Pierre Vincent sont redoutablement efficaces. D’une part, un changement de plateau, donc de salle entre chaque pièce, permet de se dégourdir un peu, de « souffler » surtout, car l’enchaînement sans interruption serait sans doute difficilement supportable tant la tension est palpable. Puis la gradation dans la dénonciation. Le loufoque du départ (même si l’horreur est toujours tapie non loin) cède peu à peu la place au pamphlet politique accompagné de la réalité crue. Enfin l’aller-retour entre scènes de guerre et scènes intimes permet l’éclairage des unes par les autres. Et bien sûr sa direction sans faille de tous ces jeunes comédiens qui font preuve de beaucoup de présence, d’engagement et de talent (il faudrait pouvoir les citer tous). Il faut aussi, par ces temps d’austérité budgétaire, dire combien les moyens techniques de l’E.N.S.A.T.T. qui ont de quoi faire pâlir de jalousie bien des scènes sont utilisés ici pour le meilleur… Quand la culture est aussi bien servie, ça vaut le coup ! Vraiment ! 

Trina Mounier


Voir aussi « Some Explicit Polaroïds », de Mark Ravenhill (critique), Vingtième Théâtre à Paris

Voir aussi « Product », de Mark Ravenhill (critique), Théâtre de Poche à Bruxelles

Voir aussi « Piscine [Pas d’eau] », de Mark Ravenhill (critique), Off d’Avignon 2012, L’Entrepôt à Avignon


War and Breakfast, de Mark Ravenhill

Dans le cadre des Nuits de Fourvière

www.nuitsdefourviere.com

Huit courtes pièces de Mark Ravenhill

Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs

Traductions : Marc Goldberg, Catherine Hargreaves, Dominique Hollier, Gisèle Joly, Séverine Magois, Sophie Magnaud, Blandine Pélissier

Mise en scène : Jean-Pierre Vincent

Un atelier-spectacle de l’E.N.S.A.T.T.

Avec les étudiants de la 73e promotion Vaclav-Havel : Jérôme Cochet, Pauline Coffre, Ewen Crovella, Charlotte Fermand, Thomas Guéné, Daniel Léocadie, Clémence Longy, Solenn Louër, Maxime Pambet, Manon Payelleville, Noémie Rimbert, Théophile Sclavis

Dramaturgie : Bernard Chartreux

Assistants à la mise en scène : Adrien Dupuis-Hepner, Julie Guichard et Louise Vignaud

Régie générale : Damien Rabourdin

Stagiaire mise en scène : Maryse Estier

Scénographie : Camille Allain Dulondel et Anabel Strehaiano

Régie plateau : Marie-Sol Kim, Victor Mandin et Jérémy Oury

Accessoiristes plateau : Marlène Berkane, Laure Montagne et Adrienne Romeuf

Construction : Mai Atrash, Marlène Berkane, Pauline Doublier, Caroline Frachet, Laure Montagne, Adrienne Romeuf et Marion Savary

Conception lumière : Juliette Besançon et Louise Brinon

Régie lumière : Nolwenn Delcamp-Risse et Juliette Romens

Techniciens lumière : Fanny Beauvais-Mutzig, Émilie Fau, Gaspard Gauthier, Aline Jobert, Pia Marmier et Théo Tisseuil

Conception sonore : Colas Fuchs et Antoine Prost

Régie son : Antoine Briot et Alexandre Laille

Techniciens son : Sarah Bradley, Nicolas Hadot, Clément Hubert, Estelle Lembert, Caroline Mas et Simon Parsot

Conception costumes : Eva Alam, Cécile Box et Lison Frantz

Coupe et réalisation : Claire Boeswillwald, Lisbeth Tron, Sophie Grosjean, Marion Keravel, Marie Le Leydour, Émeline Porcu, Maelig Souchet, Laetitia Tricoire‑Siaud et Brice Wilsius

Atelier de montage : Séverine Allain, Marlène Hémont, Nadège Joannès, Anaïs Malaret et Laura Momet

Stagiaire costumes : Laura Hahn

Équipe E.N.S.A.T.T. pour l’atelier-spectacle

Directeur : Thierry Pariente

Directeur technique : Yves Favier

Directrice des études et de la production : Ubavka Zaric

Conseillère pédagogique et artistique : Simone Amouyal

Régisseur principal plateau / chef accessoiriste : Didier Thollon

Régisseur principal / chef machiniste : Philippe Goutagny

Régisseur principal lumière : Éric Farion

Régisseur son : Nadine Hadzihalilovic

Régisseur multimédia : Pascal Boyadjian

Régisseur principal / chef d’atelier construction : Claude Chaussignand

Constructeur : Klaudiusz Pawliczek

Communication : Lionel Bemol et Benjamin Bourgeois

E.N.S.A.T.T. • 4, rue Sœur-Bouvier • 69005 Lyon

Réservations : 04 72 32 00 00

www.ensatt.fr

Du 16 juin au 4 juillet 2014, à 19 heures sauf le dimanche

Durée : 3 h 30 avec deux entractes

10 € | 5 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher