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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 16:51

La grâce sur un plateau


Par Maud Sérusclat-Natale

Les Trois Coups.com


Avec « Vielleicht », sa dernière création, l’artiste de cirque et trapéziste Mélissa von Vépy explore l’univers de la marionnette et nous livre un trésor de finesse, polysémique et sensible, simplement sublime.

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« Vielleicht » | © Christophe Raynaud de Lage

Un orage éclate, le tonnerre assourdissant accompagne une épaisse fumée qui envahit le plateau. La tempête a fait s’écrouler une énorme croix métallique qui a des allures d’ancre marine démesurée… Une chose, (un corps ?) semble être écrasé en dessous. Silence. Des pieds bougent, une main puis deux parcourent la lourde pièce de métal. Peu à peu, le corps se relève et se dessine, s’extrayant non sans quelques contorsions de l’étreinte de cette croix de 180 kg. Fort de cette réussite, le personnage se découvre intact, son visage apparaît sous une épaisse chevelure rousse. Il sourit. Il s’apprête à découvrir le monde, mais sa joie naissante s’interrompt quand il se rend compte qu’il est attaché à la croix, soudain suspendue en l’air. Les membres de notre marionnette ne peuvent se mouvoir que si quelqu’un, là-haut, accepte de lâcher du lest ou de tirer les ficelles. Alors, le pantin s’agite et se fâche, soucieux de dompter ses liens et d’évoluer, libre, digne, seul. Une seconde lutte commence, le plateau devient une arène, tandis que le spectacle prend une dimension tout autre, celle d’une métaphore magique et subtile de l’existence…

Vielleicht en allemand veut dire « peut-être ». Littéralement, on pourrait aussi traduire par « très légèrement » (viel et leicht). Si ce titre peut sembler énigmatique au premier abord, la polysémie qu’il exprime convient très bien à ce travail. Il y a trois ans, Mélissa von Vépy découvre la nouvelle de Kleist intitulée Sur le théâtre de marionnettes, dans laquelle le poète allemand met en scène un danseur d’opéra fasciné par les marionnettes qui, à ses yeux, atteignent un idéal de grâce puisqu’elles sont affranchies de conscience, d’affect, et des contraintes de la gravité. Dans l’univers de création de l’artiste, centré sur l’aérien et ses rapports au théâtre et à la danse, la marionnette n’était pas encore invitée. L’idée jaillit que, peut-être, un corps pourrait incarner la même grâce que celle évoquée par Kleist. Un corps qui serait l’incarnation de cet entre-deux que nous rêvons de sentir, entre réel et imaginaire, entre le grotesque de la vie quotidienne et le sublime qu’elle nous réserve parfois, suspendu ainsi entre les limbes et la terre ferme, attaché à cette croix qui devient le miroir de tout ce qui nous relie ou nous attache au monde, qui pèse et qui allège, qui fait mal ou qui libère.

Vaste enjeu et quel pari ! C’est pourtant tout ce que j’ai vu, senti, reçu hier soir. Et cela sans un mot puisqu’il n’y avait pas de texte. Pour parvenir à proposer ce travail ambitieux et d’une sensibilité rare, Mélissa von Vépy a su entourer son propre talent du regard de deux grands noms de la création contemporaine : Pierre Meunier et Sumako Koseki, l’un pour son travail de théâtre autour de la matière brute ; l’autre, chorégraphe spécialiste de la danse japonaise butô. Et de cet alliage inattendu naît de l’or.

En effet, outre une technique pointue et une précision millimétrée dans les mouvements, chorégraphiés et cadencés sur une bande sonore en grande partie créée spécialement pour le spectacle, Mélissa von Vépy nous livre une performance doublement magique puisqu’elle échappe justement à la pure performance des arts du cirque, que l’on contemple et salue, impressionné par ces corps dominés et spectaculaires mais qui souvent ne nous émeuvent pas. Ici, il n’y a pas de marionnette mécanique et sans âme, pas de trapéziste débarrassée des affects. Au contraire. Si l’artiste revêt un costume androgyne et un peu terne, c’est pour mieux laisser le spectateur s’identifier à ce pantin, tantôt drôle et maladroit, tantôt magnifique et d’une grâce qui confine au sublime. De ce spectacle très visuel mais également très narratif, dont la dramaturgie est à la fois émouvante et ouverte, naît un moment de théâtre poétique, d’une beauté troublante qui vous parcourt comme un frisson et qui fera vaciller les petits et les grands. 

Maud Sérusclat-Natale


Voir aussi « Vivant », d’Annie Zadek (critique), Studio-Théâtre de la Comédie-Française à Paris

Voir aussi « Au milieu du désordre », de Pierre Meunier (critique), Théâtre de la Bastille à Paris

Voir aussi « Éloge du poil », de Jeanne Mordoj et Pierre Meunier (critique), Théâtre de la Bastille à Paris

Voir aussi « Sexamor », de Pierre Meunier et Nadège Prugnard (critique), Théâtre de la Bastille à Paris

Voir aussi « Du fond des gorges », création collective sur un projet de Pierre Meunier (critique), Théâtre de la Bastille à Paris


Vielleicht

Cie Happés-théâtre vertical

www.happes.org

Conceptrice et interprète : Mélissa von Vépy

Collaboration à la mise en scène : Pierre Meunier et Sumako Koseki

Créateur son : Jean-Damien Ratel

Lumières : Xavier Lazarini

Scénographie : Neil Price

Costume : Catherine Sardi

Régie : Sabine Charreire

M.A. scène nationale • salle de l’Arche • place des Fêtes • 25200 Bethoncourt

Réservations : 0805 710 700

billeterie@mascenenationale.com

www.mascenenationale.com

Les 23 et 24 janvier 2014 à 14 h 30, le 25 janvier à 20 heures et le 26 janvier à 11 heures

Durée : 50 min

10 € | 9 €

En tournée :

– Du 11 au 22 février au Théâtre Vidy-Lausanne

– Du 12 au 16 mars au Monfort à Paris

– Le 18 mars à la Scène nationale de Macon

– Le 21 mars à La Genette verte de Florac

– Le 27 mars au Théâtre Jean-Lurçat à Aubusson

– Le 30 mars à la Scène nationale de Chateauroux

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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