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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 22:25

Eh bien moi, mon père,
il était Lénine !


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Après « le Journal d’un fou », le Standard idéal de la M.C.93 nous a ramené de Zurich cette ballade lettone, « Väter » (« Pères »), conçue et réalisée par Alvis Hermanis, talentueux directeur du Nouveau Théâtre de Riga. Trois fils y évoquent la vie de leurs pères, l’un balte, l’autre allemand, le dernier russe. Des années soixante pas toujours roses mais souvent drôles, vues de l’autre côté du rideau de fer et du Rhin. Simple et réussi, surtout du fait des acteurs tous les trois craquants.

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« Väter » | © Reinhard Werner-Burgtheater Wien

Trois petites tables sont rangées sur scène, chacune entourée d’un fatras d’objets hétéroclites : des palmes et un tuba, des bombes aérosols, des Thermos, des vêtements, des sacs, deux seaux, une lessiveuse, des rasoirs, un paravent… Ils disent l’univers modeste, vaguement saugrenu des papas. On songe à Inventaires de Minyana, sauf qu’ici les protagonistes ne sont nullement sommés d’accoucher d’eux-mêmes le plus vite possible. Ils ont au contraire tout leur temps.

C’est même le personnage principal de ces évocations : le Temps, représenté ici de deux façons. D’abord, par la trentaine de grands tableaux, peints d’après de vieilles photos, qui servent de toile de fond aux récits. Des machinistes les posent et les enlèvent comme s’ils tournaient les pages de trois gigantesques albums de famille. Coup de chapeau, à propos, à la scénographe Monika Pormale qui les a conçus et réalisés. Mais le temps intervient aussi grâce à trois maquilleuses qui, au cours du spectacle, transforment nos narrateurs en leurs propres pères, là sous nos yeux, dans des loges installées de chaque côté de la scène.

Trois artistes se souviennent de leurs pères normaux

Ça commence presque par un gag : la rencontre entre deux acteurs, l’un allemand, l’autre letton, qui ont joué chacun dans un Hamlet, mais l’un dans le rôle-titre, l’autre dans celui du spectre… du père ! L’un sur une scène nationale grassement subventionnée, l’autre dans l’héroïque théâtre letton (du metteur en scène) aux équipements vétustes. Semi-boutade, histoire de dire en passant que notre exemplaire famille Europe a elle aussi ses fils modèles et ses parents pauvres. Le dernier fils, Juris, est peintre. Trois artistes se souviennent donc de leurs pères normaux, tel est le sujet de ce « théâtre du réel » à l’hyperréalisme hypnotique.

Acteur comme lui, le père de Gundars Abolins dut sa célébrité à la ressemblance qu’avait sa voix avec celle de Lénine. Mythe qu’il incarna dans un nombre incroyable de navets radiophoniques, les pays baltes vivant alors (de 1940 à 1991) sous domination soviétique. Le père d’Oliver Stokowski fut, lui, le plus jeune commissaire de police de la nouvelle Allemagne apolitique et aseptisée. Tandis que celui de Juris Baratinskis, revenu de Sibérie où il avait été déporté, restait vigile dans une usine, personne n’osant plus lui offrir un emploi. En somme, des lâches et des héros. Pas si simple ! Même si, en gros, on retrouve toujours ce même schéma un peu bêta dans la relation père-fils.

L’interprétation tendrement égale des deux générations

Ce qui sauve Väter du simplisme, c’est d’abord l’interprétation tendrement égale des deux générations. En jouant à tour de rôle avec la même justesse le père et le fils, les trois comédiens les réconcilient. Déjà, par leur connivence avec ces comportements qu’ils adoptent sans les juger ; ensuite, avec nous qui, chaque fois, nous émerveillons de nous retrouver, père ou fils, dans ces minidrames de famille qu’on se rappelle toute sa vie. Ce côté à la fois Mistral gagnant de Renaud et Je me souviens de Pérec qui pince toujours le cœur. Et puis cette longue habitude de l’aberration qu’ont les pays de l’Est !…

Ainsi Gundars, obscur acteur rondouillard, désespère-t-il son père devenu alcoolique qui aurait rêvé être vengé de ses compromissions par un vrai artiste. « Deviens cygne ! » lui souffle-t-il. « Pour les femmes, tu dois être un cygne ! » Hélas, Gundars reste un bedonnant vilain petit canard qui joue les utilités au Théâtre de Riga. Et le jeune Baratinskis, que son père a laissé délibérément se faire rosser par des voyous pour l’endurcir, au cas où on l’enverrait lui aussi en Sibérie. Sait-on jamais avec l’Histoire ?!

En regardant ces trois grands artistes endosser de tout leur corps le manteau usé de l’âge, pour finalement redevenir les enfants qu’ils furent, on se dit qu’ils n’avaient guère besoin de ces maquillages et autres bouts de latex pour nous faire croire à leurs vies. Ce serait le seul bémol que je mettrais à ce spectacle. Quand on joue comme ces trois-là, on n’a besoin que d’un public cueilli et reconnaissant. Ce qui fut le cas. 

Olivier Pansieri


Väter (Pères), création collective

Spectacle en allemand surtitré

Conception et mise en scène : Alvis Hermanis

Avec : Gundars Abolins, Juris Baratinskis, Oliver Stokowski

Assistant à la mise en scène : Alexander Ratter

Scénographie, costumes : Monika Pormale

Lumières : Ginster Eheberg

Dramaturgie : Andreas Erdmann

Production Schauspielhaus de Zurich

M.C.93 Bobigny • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

www.mc93.com

Réservations : 01 41 60 72 72

Dimanche 30 janvier à 15 h 30, lundi 31 janvier 2011 à 20 h 30

Durée : 3 heures, avec entracte

25 € | 17 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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