Des « Vaches noires » trop paisibles ?
Dans une chambre de « Golden Home », maison de retraite haut de gamme, Pierre, un quinquagénaire, retrouve sa mère âgée. De cette confrontation va naître un échange, un dialogue, un face-à-face familial, à la fois tendre et douloureux. « Vaches noires », c’est une belle matière textuelle, ce sont deux bons comédiens, c’est un très bel espace scénique. C’est, au final, un joli moment théâtral, et qui touche parfois juste. Mais auquel il manque quelque chose. Une flamme, une magie, une nécessité. Peut-être simplement une urgence à dire tout ça.
orsque le spectacle commence, la mère dort. La mère, c’est Marie, une femme âgée mais néanmoins énergique, et qui, si elle vit désormais en maison de
retraite, ne perd ni sa verve ni son humour. Ainsi, Marie dort et rêve, sous le regard de son fils. Des bribes de ce rêve nous parviennent, des mots, des respirations. La vieille dame est
agitée, en proie à des images douloureuses, mêlées, alors qu’elle a l’air de sommeiller paisiblement. Ce contraste semble annoncer la relation entre cette mère et son fils, et plus largement
leur histoire familiale. Car, sous des rapports aimants et tranquilles, sont amassées des années de non-dits et d’incompréhensions. De son côté, ce fils silencieux, discret, a choisi de vivre à
New York. On comprend entre les lignes son homosexualité, qu’il lui est, peut-être, plus facile de vivre loin. Vaches noires est donc une sorte de confrontation ultime, d’échange
définitif, de tendresse finale entre une mère et son fils, où se disent et se dépassent les blessures, pour ne laisser que l’amour et l’écoute.
Ces dialogues intimes ont les pieds plantés dans le sable, dont le metteur en scène a recouvert le plateau. Christophe Lemaître donne ainsi une couleur très onirique, très légère à son espace scénique. Émergent alors une sorte d’image de la mémoire qui passe, des souvenirs qui s’estompent, comme la plage est aplanie par les vagues. Aux cintres sont accrochées des centaines de petites cartes, sorte de collecte de la mémoire, que la vieille dame épingle aux objets dont elle veut se souvenir. Ce personnage attachant, c’est Hélène Surgère qui lui donne vie. La comédienne, née, tout de même, en 1928, signe ici une performance tant elle demeure légère au plateau, énergique, généreuse. On est impressionné par sa force de femme, et sa lumière presque enfantine. Face à elle, Hervé Van der Meulen interprète un fils qu’on sent nerveux, aimant, mais écrasé aussi par cette mère si vivante et qui refuse d’entendre ses blessures.
« Vaches noires » | © Miliana Bidault
Néanmoins, si les deux comédiens tiennent bien leur partition, il nous a manqué quelque chose. Quelque chose que nous peinons à cerner. Il nous a manqué une urgence. Une nécessité aussi. Nous avons eu, parfois, la sensation que cette plongée dans l’intime demeurait très formelle, polie. Les mots avaient beau être parfois violents, nous ne les avons pas reçus comme des mots salvateurs, ni essentiels. Est-ce le texte, qui nous a parfois gênés par son espèce de consensus ? Car, malgré les confessions échangées entre les deux personnages, les choses demeurent, ne bougent pas, les étincelles de violence sont balayées comme le sable par la marée. Et il nous a semblé que les deux protagonistes, malgré le parcours que leur impose l’histoire, n’avaient pas, ou peu, bougé au terme du parcours. Cette immobilité aurait pu être la clé de ce spectacle, de ce texte, comme une douleur profonde et sourde, un mécanisme bloqué et douloureux. Mais elle nous est apparue plutôt comme le fruit de quelque chose de non abouti théâtralement. Non abouti dans le jeu, dans la direction, dans les enjeux du spectacle, peut-être par manque de lisibilité pour les comédiens. D’où la sensation de parcourir un album photo, avec des images douloureuses, certes, mais qui ne nous ont mis, ni eux ni nous, réellement en danger.
Ainsi, nous sommes repartis du Studio d’Asnières un peu dubitatifs. Nous nous sommes demandé pourquoi, finalement, ces personnages peinaient tant à exister vraiment. Les textes familiaux, d’inspiration biographique comme c’est le cas ici, doivent-ils absolument faire appel à des références communes pour que le public soit touché ? Sans doute pas… En tout cas, Vaches noires a peiné à nous atteindre dans quelque chose d’intime, dans quelque chose d’universel. Et, si nous avons écouté le spectacle avec intérêt et parfois émotion, les traces qu’il a laissées en nous ont été malheureusement plus fugaces que nous ne l’aurions souhaité. ¶
Élise Noiraud
Les Trois Coups
Vaches noires, de Daniel Besnehard
Coproduction Le Studio d’Asnières et Le Nouveau Théâtre d’Angers, centre dramatique national des Pays de la Loire
Mise en scène : Christophe Lemaître
Avec : Hélène Surgère, Hervé Van der Meulen
Assistants à la mise en scène : Agnès Espaze et Florient Jousse
Scénographie et costumes : Christophe Lemaître
Lumières : Thomas Falinower
Son : Sylvain Vanot
Vidéo : Julien Thèves
Construction du décor : Antoine Milian
Régie : Charlotte Montoriol
Stagiaire régie : Cécile Jeanneret-Amour
Habillement : Bruno Marchini
Studio Théâtre • 3, rue Edmond-Fantin • 92600 Asnières-sur-Seine
Réservations : 01 47 90 95 33
Du 6 au 27 novembre 2009 à 21 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi
Durée : 1 h 20
16 € | 13 € | 11 € | 10 € | 8 € | 5 €
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, « Pariscope », rubrique “Théâtre”
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