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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Au-delà des formes charnelles
Star de la scène expérimentale new-yorkaise, Young Jean Lee ne cesse de surprendre avec son « Untitled Feminist Show », actuellement au Théâtre de Gennevilliers, dans le cadre du Festival d’automne. Un pur régal, à déconseiller néanmoins aux coureurs de jupons et aux sensibilités puritaines…
« Untitled Feminist Show » | © Blaine Davis
« On ne naît pas femme : on le devient. » Ainsi fut formulé le destin féminin par Simone de Beauvoir : un conditionnement psycho-social reproduit depuis la nuit des temps et vouant la femme à des comportements idéalisés, tels que la passivité, la coquetterie, voire la maternité. Plus d’un demi-siècle sépare le Deuxième Sexe et Untitled Feminist Show, mais ce spectacle – dernier opus de la dramaturge américaine Young Jean Lee – reprend le questionnement de la doyenne des droits de la femme, en lui donnant des allures que le Castor aurait difficilement imaginées.
L’intitulé donne déjà le ton de ce spectacle intelligemment provocateur : sans titre, en effet (« untitled »), et manifestement « féministe », en raison de la nudité des six comédiennes convoquées sur scène pendant soixante-quinze minutes, ce « show » muet se refuse d’imposer tel ou tel propos ou d’orienter de quelque manière que ce soit le regard du public. L’idée géniale de Young Jean Lee est plutôt de « fluidifier » les notions du genre féminin.
La pièce gagne en sens et en force
Ce à quoi assiste le spectateur est une série de vignettes dansées ou mimées (le spectacle est sans paroles), qui défient les clichés qui courent sur la femme : ensorceleuse, fillette, mère, putain, ou bien hommasse, les stéréotypes se suivent. À force de se côtoyer cependant, ils perdent et de leur signification et de leur portée. Mais c’est surtout du « contact » avec ces six femmes – aussi dénudées que le plateau sur lequel elles sautent et gigotent, se battent et s’enlacent, seins, hanches et fesses exposés à qui mieux mieux – que la pièce gagne en sens et en force.
Il faut d’ailleurs dire un mot sur ces comédiennes, choisies – on s’en doutait pour ce spectacle en particulier – du fait de leur physionomie. On y retrouve des performeuses en tout genre, venues du cabaret, du burlesque, et de la danse. Cependant, le corps parfait qui tente de nous séduire depuis les unes de la presse féminine et des spots publicitaires ne trouve pas sa place ici. Des formes aussi généreuses que minces, aux bras grassouillets, ou perchées sur des jambes solides, seins pendants ou plutôt fermes, c’est tout l’éventail des corporalités féminines que Young Jean Lee invite sur scène.
« Chose opaque et aliénée »
C’est que ce spectacle conçu aux limites de la performance et des gender studies lance un défi au public. Que verra-t-on ? Que verrez-vous ? Des corps ? Des sexes ? Des femmes ? Des postures ? De l’obscénité ? Si on n’y aperçoit « que » seins et hanches, c’est que le pari de Young Jean Lee est perdu. Mais si c’est plutôt cette « chose opaque et aliénée » révélée par de Beauvoir, ou tout simplement des corps humains, émouvants par leur fragilité et leur grâce, il est plutôt à parier que les poncifs dont la femme reste l’objet soient foulés aux pieds.
Des clichés, pourtant, Young Jean Lee dit les avoir en horreur. Née de parents coréens émigrés aux États-Unis alors qu’elle n’avait que deux ans, elle a peut-être des raisons personnelles pour ne plus les supporter. Les stéréotypes fournissent d’ailleurs un thème récurrent dans son œuvre, dont le public parisien se souviendra peut-être, après The Shipment, accueilli, lui aussi, à Gennevilliers, en 2007, à propos de l’identité afro-américaine. Figure incontournable de la scène downtown new-yorkaise, elle est celle que le New York Times a nommée la dramaturge « la plus aventureuse de sa génération ». Untitled Feminist Show ne décevra pas ceux qui viennent pour s’aventurer dans son propos formel expérimental, mais impressionnera surtout ceux et celles qui souhaiteraient voir, au-delà des stéréotypes, ce à quoi ressemble une femme, en chair et en os, qui a tous ses esprits et qui n’est pas prête à nous le faire oublier.
Trois représentations d’Untitled Feminist Show seront suivies par un récital de Young Jean Lee elle-même, accompagnée par quatre musiciens. Intitulée We’re Gonna Die (« Nous allons tous mourir »), la performance fournit l’occasion de voir l’auteur, en live, réciter des textes de sa propre invention sur le thème de la mort, vue de façon ironique. Avec Young Jean Lee, il ne peut en être autrement. ¶
Molly Grogan
Les Trois Coups
Untitled Feminist Show
Conception et mise en scène : Young Jean Lee, en collaboration avec Faye Driscoll, Morgan Gould et les interprètes
Avec : Becca Blackwell, Hilary Clark, Cynthia Hopkins, Katy Pyle, Regina Rocke et Amelia Zirin‑Brown (aka Lady Rizo)
Décors : David Evans Morris
Lumières : Raquel Davis
Son : Chris Giarmo, Jamie McElhinney
Projection : Leah Gelpe
Dramaturgie : Mike Farry
Production Aaron Rosenblum
Coproduction Walker Art Center ; Steirischer Herbst (Graz) ; Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles) ; The Spalding Gray Award (Performance Space 122 à New York, Warhol Museum à Pittsburgh, On the Boards à Seattle) ; Young Jean Lee’s Theater Company
Coréalisation Théâtre de Gennevilliers, centre dramatique national de création contemporaine ; Festival d’automne à Paris
Théâtre de Gennevilliers • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers
Réservations : 01 41 32 26 26, du mardi au samedi de 13 heures à 19 heures
http://www.theatre2gennevilliers.com/2012-13/fr/programme/54-untitled-feminist-showyoung-jean-lee
Du 3 au 7 octobre 2012, mercredi à 20 h 30, jeudi, vendredi, samedi à 19 h 30, dimanche à 15 heures
Durée : 1 heure
De 9 € à 24 €
We’re Gonna Die
Écrit et interprété par Young Jean Lee
Dirigé par Paul Lazar
Musique : Future Wife (Mike Hanf, Andrew Hoepfner, Nick Jenkins, Ben Kupstas et Young Jean Lee)
Chorégraphie : Faye Driscoll
Du 5 au 7 octobre 2012, vendredi, samedi à 21 h 30, dimanche à 17 heures
Spectacle en anglais, surtitré en français
Durée : 1 heure
De 9 € à 24 €
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