Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 16:22

Impressionnante Dorothée Deblaton


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Dans « Une sorte d’Alaska », une jeune femme s’éveille après seize ans de coma. Joué ce printemps à L’Aktéon, ce spectacle intense est désormais visible aux Déchargeurs. Un détour obligé pour les amateurs de théâtre en cette rentrée.

une-sorte-dalaska-615 dr

« Une sorte d’Alaska » | © D.R.

Ce ne sont d’abord que des bribes. Les propos décousus d’une femme amnésique qui ne sait plus très bien qui elle est et n’a aucune idée de l’endroit où elle se trouve. Sous les yeux du spectateur, une conscience renaît à la vie, s’interroge, exprime ses émotions, ses peurs, ses doutes, ses fantasmes, revisite des fragments de souvenirs lointains. Cette jeune femme, Déborah, magnifiquement interprétée par Dorothée Deblaton, n’a aucune idée de l’âge qu’elle a, ne sait pas qu’elle est devenue adulte, ne reconnaît pas sa propre sœur. Assise sur son lit de fer, elle cherche à comprendre ce qui lui arrive, formule des hypothèses farfelues (est-elle en prison ? est-elle morte ?). La suite nous conte son lent et incertain cheminement pour reprendre pied dans le réel.

Pièce en un acte, largement monologuée, Une sorte d’Alaska n’est pas l’une des œuvres les plus jouées de Pinter (prix Nobel de littérature 2005). Écrite en 1982, elle n’avait jusqu’ici été montée qu’une fois en France, par Bernard Murat en 1987, où elle apparaissait comme le premier volet d’une trilogie (Autres horizons). L’auteur s’y inspire d’une situation clinique bien réelle, mise en évidence par les travaux du neurologue Olivier Sachs dans son livre Awakenings, à savoir le réveil de patients atteints d’encéphalite léthargique, une forme particulière de coma. Un sujet douloureux, que le dramaturge anglais s’approprie à travers un huis clos oppressant et assez bouleversant, tout entier centré sur son personnage principal. 

Excellente surprise

L’aspect médical n’est évidemment pas ce qui intéresse Pinter. Son écriture au cordeau, jamais complaisante, dresse le portrait d’un être opaque à lui-même, solitaire, inadapté. Dorothée Deblaton, très bien dirigée par Ulysse Di Gregorio, est l’excellente surprise de ce spectacle. On comprend dès l’entrée que le choix du metteur en scène était le bon. La comédienne excelle à exprimer la fragilité et le désarroi de son personnage (son côté ingénue effarouchée lui donne à certains moments un faux air de Jane Birkin). Elle possède un talent confirmé et une palette de jeu assez impressionnante, dont elle offre un large aperçu durant les soixante-dix minutes que dure la représentation.

La mise en scène d’Ulysse Di Gregorio est minimale : un lit, une table, quelques chaises. Un savant travail sur les lumières accentue le mystère qui entoure cette jeune femme et la nature de ses rapports avec l’homme qui se trouve assis à côté d’elle. Dans le rôle de médecin, justement, Grégoire Pallardy est aussi sobre et effacé – presque fantomatique – que Dorothée Deblaton se montre expressive et expansive. Le metteur en scène ménage des pauses, des temps de silence, transforme les premiers pas hors du lit en un évènement qui tient le spectateur en haleine. Il réussit aussi à faire entendre le texte dans toute sa force dérangeante : ce que Déborah découvre d’un coup, après un sommeil de seize ans, c’est la vie toute nue, avec ses souffrances et ses chagrins, ses déceptions, ses existences grises. Pas de prince charmant pour cette belle au bois dormant, cette adolescente égarée dans un monde adulte où elle n’a pas sa place. 

Fabrice Chêne


Une sorte d’Alaska, de Harold Pinter

Traduction : Éric Kahane

Mise en scène : Ulysse Di Gregorio

Avec : Dorothée Deblaton, Grégoire Pallardy, Marinelly Vaslon

Lumières, décor : Benjamin Gabrié

Costumes : Josephus Melchior Thimister

Les Déchargeurs • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris

Métro : Châtelet

Réservations : 01 42 36 00 50

www.lesdechargeurs.fr

Du 26 août au 13 décembre 2013, les lundis à 21 h 30

Durée : 1 h 10

24 € | 20 € | 16 € | 10 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher