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23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 15:37

En corps et encore, passionnément


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


Un homme et une femme, un couple au bord du gouffre, sont en train de se déchirer, dans un bar. Le ton est donné dès les premières secondes d’un scénario à la limpidité fracassante. Les visages bouleversés des deux acteurs, dès leur entrée sur le plateau, indiquent presque mieux que les mots la tension et la lassitude de ce rendez-vous obligatoire, cette épreuve imposée à toute histoire à la dérive.

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« Une scène » | © Richard Schroeder

Elle est comédienne, lui est metteur en scène. Pour se faire une scène en public, on ne pouvait rêver mieux. Les répliques se mettent vite à fuser, le vertige de la perte s’associant à l’amertume et à la rancœur. Ça a le parfum des lendemains de fête migraineux et ça se situe sur le fil d’une discussion de la dernière chance. Tout peut basculer d’un instant à l’autre dans ce numéro d’équilibristes fragiles, pour un détail, une phrase qu’on ne dit pas. Ainsi revenus de tout, peuvent-ils encore se souvenir, peuvent-ils encore se retenir ?

Les scènes de ruptures sont vieilles comme le monde, les répliques qui les accompagnent sonnent souvent comme des maximes universelles. Elles ont la beauté de la perte et l’urgence de tout ce qui est en bout de course. Surtout, elles traduisent ce moment crucial et irréversible où l’on pose cartes sur table, ou l’on joue quitte ou double au risque de se perdre.

« Répliques écorchées et impertinence désinvolte »

Se prêter à cette forme codifiée n’est pas sans risques d’écueils : filer la métaphore du créateur et de la muse notamment, ou encore du théâtre dans le théâtre. La maladresse serait effectivement de s’enfermer dans une mise en abyme peu judicieuse et de produire un tableau éculé pour drame préfabriqué. Ceci serait sans compter sur l’écriture de Diastème, ce ton à contre-courant qui alterne répliques écorchées et impertinence désinvolte.

Cela pourrait être un exercice de style jubilatoire, mais c’est beaucoup plus que ça. L’auteur va fouiller au confluent de la sincérité et du dérisoire, à l’endroit précis des retranchements et des angoisses. Ses dialogues sont pris sur le vif, entremêlant les anecdotes du quotidien et la gravité d’un choix capital. Mais, si le propos est sérieux, il n’en est pas moins empli d’autodérision et d’humour.

Diastème semble diriger ses acteurs de la même façon qu’il écrit, avec justesse et avec cœur, dans une émotion en montagnes russes. La dramaturgie est minimale, pour mieux saisir la teneur de l’instant. Quelques jeux de temporalité s’installent, quelques flash-backs, quelques complicités ou quelques restes, pour évoquer à quel point ces deux-là ont traversé ensemble le pire et le meilleur de leurs personnalités réciproques.

Andréa Brusque, beauté cristalline, irradie d’un bout à l’autre de la narration. Un rôle cyclothymique et à fleur de peau, investi en plan serré, pour une tragédie actuelle. Automate brisé citant Andromaque d’une voix blanche – la douleur anesthésie –, elle révèle les mots d’Hermione, leur dimension cathartique. Qu’elle soit mutine, orgueilleuse ou vulnérable, qu’elle oscille entre l’actrice recherchant l’attention et l’amoureuse blessée, il est difficile de la quitter des yeux.

Julien Honoré dévoile quant à lui un jeu tout en feu sous la glace, entre homme désemparé et ton buté d’enfant obstiné. Une performance en crescendo pour sortir progressivement de sa réserve jusqu’à faire craquer le masque et abandonner toute posture. C’est le dernier atout brandi comme une supplication, le moment ou le pathétique côtoie le grandiose, ou l’on ne peut qu’être éperdu, où l’on ne peut qu’être absolu.

« Les corps se rattrapent au vol »

Ils s’aiment comme deux artistes égocentriques, ils sont faillibles, névrosés, parfois insupportables, mais ensemble ils sont magnifiques. Surtout, ils s’aiment comme n’importe quel homme, n’importe quelle femme : en corps, et encore. Et quand les phrases tournent à vide, quand le sens s’évide et que l’échange devient un dialogue de sourds, ce sont les corps qui se rattrapent au vol, qui retrouvent la gestuelle intime du désir et de la complicité. Cela donne une pièce épidermique comme un frisson, où l’expérience intime et l’universel se côtoient avec évidence.

Les mots de Diastème sont des mots généreux. Ils ont cette dérision subtile qui nous fait sourire malgré tout, de nos peines, de nos ratés. Ils sont précieux pour leur capacité à retenir la beauté et à mettre en relief l’essentiel. Il faut aller voir cette Scène pour cela, mais aussi pour la performance charismatique et sans réserve d’Andréa Brusque et Julien Honoré. Du talent brut au service de la passion. 

Aurore Krol


Une scène, de Diastème

Mise en scène : Diastème

Avec : Andréa Brusque, Julien Honoré

Lumières : Stéphane Baquet

Son : Thomas Lefèvre

Ciné 13 Théâtre • 1, avenue Junot • 75018 Paris

Site du théâtre : http://www.cine13-theatre.com

Réservations : http://www.3emeacte.com/cine13/Manifestations.aspx

Du 18 janvier au 3 mars 2012, du mercredi au samedi, à 19 heures

Durée : 1 heure

13,50 € | 16,50 € | 21,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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