Mercredi 2 mai 2012 3 02 /05 /Mai /2012 18:04

Une robe moutarde
au milieu des corbeaux


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


« Une puce, épargnez‑la » est un huis clos qui suit la mise en quarantaine d’une maison de l’aristocratie londonienne en pleine épidémie de Grande Peste. Volets fermés, langue capiteuse et poétique, haleine fétide de la mort qui se complaît dans un dernier baiser. Le plateau se fait peu à peu envahir de corbeaux, et le public balance, tout à la fois captif et captivé.

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« Une puce, épargnez-la » | © Christophe Raynaud de Lage

Travaux dans la salle Richelieu obligent, la Comédie‑Française a opéré depuis janvier un repli stratégique dans un étonnant bâtiment en kit, posé entre la cour et le jardin du Palais‑Royal : le Théâtre Éphémère. Avec ses teintes de bois clair et ses colonnades enchevêtrées, la structure provisoire prend des faux airs de chalet de montagne néoclassique. Pour y parvenir, on passe une porte, on slalome entre les colonnes de Buren, et on s’arrête tout net sous les reflets des néons rouges sur le sol lavé par la pluie. Entré dans ce « Lego géant », on se laisse gagner par les essences de pin, 700 fauteuils en velours rouge nous tendent leurs accoudoirs. Le tout a l’air bien décidé à ne pas s’écrouler ce soir.

La chair est contenue et les apparences encore sauves

Pas de rideau. Un décor dépouillé et élégant, l’intérieur sinistré de riches Londoniens cloîtrés de force pour éviter toute propagation de la Peste noire qui s’est abattue sur la ville et sur leur maison. Leurs serviteurs sont tous décédés, les meubles ont été brûlés. L’air est chargé de mort et les lattes foncées du parquet sont lessivées au vinaigre. Les murs sombres arborent des fenêtres condamnées. Pour les époux Snelgrave, pas de perspective de sortie. Engoncés dans leurs riches vêtements de velours noir, ils attendent la fin de ce confinement sanitaire, la gorge et le cou masqués par des cols boutonnés jusqu’au menton. La chair est contenue et les apparences encore sauves.

Tout bascule avec l’intrusion de deux nouveaux personnages : Bunce, le beau marin baroudeur, véritable révélateur érotique de la maisonnée, et Morse, la jeune fille du peuple prématurément sexualisée, qui négocie son corps pour des oranges. Leur arrivée imprévue fait tanguer les conventions. Comme si la promiscuité et l’approche de la mort balayait d’un coup le puritanisme et les normes sociales. À l’image du poème de John Donne, auteur du xviie siècle, ayant directement inspiré l’écriture de Naomi Wallace, jusqu’au titre de la pièce : « Vois cette puce et vois par elle / Que tu te fais prier pour une bagatelle / Nous ayant tour à tour piqués / Elle tient nos deux sangs en elle conjugués. ». La puce, ici comme dans la pièce, est porteuse de mort et d’amour inoculé. Le verbe veut se faire chair, et la volonté poétique de l’auteur nous emmène dans des espaces textuels saturés, où le haut style empêche parfois de respirer.

Julie Sicard embrase la scène dans sa robe moutarde

Pour porter ces dialogues gonflés d’images et de musique, cinq comédiens se meuvent dans les sublimes tableaux pensés par la metteuse en scène Anne‑Laure Liégeois. Visages et mains sculptés par une lumière digne d’une toile du siècle d’or néerlandais. On découvre Guillaume Gallienne en époux Snelgrave dans un registre nerveux, avec un phrasé sec et précieux qui lui va fort bien. Catherine Sauval, en épouse révélée à sa sensualité, semble un peu bridée dans une trop grande sobriété. À l’inverse, Julie Sicard, dans le rôle de la gamine dingo, est renversante. Seul élément de vie sur ce plateau éteint, elle embrase la scène dans sa robe moutarde mal attachée. Chantant, courant, évitant les coups, monnayant ses atouts, croquant les pommes avec un élan fou, narguant la mort en nous offrant son cou. Rien ne semble l’arrêter. Si bien qu’à côté d’elle, Félicien Juttner, le marin censé incarner les pulsions érotiques paraît quand même un peu fade.

Et c’est d’ailleurs un des reproches qu’on pourra faire à la pièce. Elle réussit dans le morbide, mais échoue à donner toute sa force aux désirs naissants. L’élégance de la mise en scène, l’esthétisation des lumières, l’intelligence des transitions au néon blanc aveuglant avec une petite pluie de notes au clavecin, finissent d’émasculer le propos. Du beau travail, bien maîtrisé, générant de belles images : Darcy Snelgrave, au milieu des corbeaux, poignardée sur son siège, un seau fumant à ses côtés, les mains rougies par le feu. C’est certainement très beau, mais ça donne un peu le sentiment d’une absence. Comme si Éros prenait la tangente pendant que Thanatos charrie des carrioles de corps. 

Ingrid Gasparini


Une puce, épargnez-la, de Naomi Wallace

Traduction : Dominique Hollier

Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois

Avec : Catherine Sauval, Guillaume Gallienne, Christian Gonon, Julie Sicard, Félicien Juttner

Lumières : Marion Hewlett

Costumes : Anne-Laure Liégeois et Renato Bianchi

Collaboration à la scénographie : Valérie Jung

Réalisation sonore : François Leymarie

Assistant à la mise en scène : Fabrice Xavier

Décor et costumes : ateliers de la Comédie-Française

Théâtre Éphémère • jardin du Palais‑Royal • 75001 Paris

Réservations : 0825 10 1680

www.comedie-francaise.fr

Du 28 avril au 12 juin 2012, en semaine à 20 h 30, et certains dimanches à 14 heures

Durée : 1 h 50

De 22 € à 39 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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