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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 19:59

« Guérit-on des mères » ?


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


À la Maison de la poésie, 2011 commence de fort belle manière avec deux spectacles à ne pas rater : dans la grande salle, l’excellente mise en scène du « Repas », de Valère Novarina, par Thomas Quillardet (il s’agit d’une reprise) et, dans la petite salle voûtée au sous-sol, l’adaptation pour la scène d’une des œuvres phares de Christian Prigent, « Une phrase pour ma mère », texte fascinant et dérangeant, remarquablement interprété par Jean-Marc Bourg.

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« Une phrase pour ma mère » | © Didier Leclerc

Christian Prigent est, après quarante ans de création, l’auteur d’une œuvre conséquente. Poète, essayiste, théoricien de sa propre écriture, il fut entre autres le fondateur et l’un des principaux animateurs, de 1969 à 1993, de la revue TXT, haut lieu de la littérature d’avant-garde. Une phrase pour ma mère, publié en 1996 et sous-titré « lamento bouffe », nous entraîne dans les arcanes du lien indéfectible qui unit l’enfant à sa mère. Si la poésie peut dire jusqu’au plus indicible, alors elle peut tenter de dire aussi le rapport désirant de l’enfant au corps maternel, à l’âge où il est avec ce corps dans un rapport de constante « promiscuité ». Essayer aussi d’exprimer comment se joue, sous l’égide de la figure maternelle, une manière d’apprentissage et de déchiffrement du monde.

Le début du spectacle est à cet égard saisissant : tandis que la salle est plongée dans le noir pendant plusieurs minutes, la voix du comédien inaugure un voyage vers l’enfance, à travers l’évocation d’un souvenir, celui de la nudité aperçue du corps maternel endormi. « Ma mère, je me souviens, ce fut comme une souricière de matière érotifère. » Ce corps familier, les mots de l’écrivain l’inventorient en des termes crus, précis, triviaux. La poésie de Prigent est une poésie qui ose dire le corps et toutes les sensations de l’enfance (tactiles, olfactives…), sans reculer devant le scatologique. Ce n’est en effet qu’en acceptant cette plongée dans les confins de la mémoire que l’extrême virtuosité du poète adulte parvient à mettre des mots sur l’informulé de l’infans *.

Prigent fait rimer la prose

Vêtu d’une tenue sombre, le comédien Jean-Marc Bourg, qui se met en scène lui-même, paraît sans âge. Savamment éclairé, faisant face au public, il est manifestement rompu à ce type d’exercice. De son jeu, on retient la mobilité de son visage, et une gestuelle extrêmement précise et travaillée. La voix aussi, chaude, posée, jouant sur l’étendue de sa tessiture. Car le texte est polyphonique : plusieurs personnages interviennent, notamment le « docteur » chez qui on emmène le garçon prisonnier de sa vision et de ses pulsions onanistes (mais « guérit-on des mères » ?). Cette visite est d’ailleurs l’un des moments paroxystiques de ce spectacle durant lequel on rit très souvent, d’un rire qui doit un peu à Rabelais et beaucoup à Lacan, la langue de l’auteur se faisant constamment joueuse (« trauma du soma par abus de tracas », diagnostique le médecin).

Jean-Marc Bourg se coule dans les mots de Prigent, les fait siens. Son débit respecte sans aucune fausse note la scansion particulière d’un texte tout en rythme, sans points ni majuscules. Tout écrivain digne de ce nom a son propre idiome, son souffle, son tempo. Prigent fait rimer la prose comme nul autre, et crée une litanie aussi déroutante qu’irrésistible, qui submerge le spectateur par sa profusion et son inventivité verbale. De cette parole surabondante qui s’écoute presque comme une musique, on capte au passage quelques saillies (« te v’là encore qui procrastines, finis plutôt ta tartine »). Et le plaisir de l’écoute vient justement de cette langue réjouissante qui laisse libre cours à sa propre bouffonnerie.

« Longtemps je me suis touché pour ça de bonheur », n’hésite pas à écrire (et à répéter) Prigent à propos du souvenir inaugural, détournant au passage Proust sans le trahir. Il fallait oser cet autoportrait de l’auteur en gamin onaniste… Singulière démarche que celle de ce poète qui parle au nom de l’enfant qu’il fut – enfant qui lui-même, perdu dans ses fantasmes, était peut-être un écrivain qui s’ignore : « même quand je me pince, l’effet du réel sur mon moi est mince ». La phrase qu’il prononce est aussi interminable que le désir qui nourrit son logos est sans fin. 

Fabrice Chêne


Infans : « qui ne parle pas », origine latine du mot « enfant ».


Une phrase pour ma mère, de Christian Prigent

Texte disponible aux éditions P.O.L.

Mise en scène et jeu : Jean-Marc Bourg

Lumière : Christophe Forey ou Olivier Modol

Maison de la poésie • passage Molière • 157, rue Rambuteau • 75003 Paris

Métro : Rambuteau ou Les Halles

www.maisondelapoesieparis.com

Réservations : 01 44 54 53 00

Du 12 janvier au 13 février 2011, du mercredi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 20

15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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