Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 décembre 2009 6 19 /12 /décembre /2009 02:53

Braunschweig tente
de représenter le vide


Par Maja Saraczyńska

Les Trois Coups.com


Après avoir opté pour une mise en scène prudente et fade dans « Rosmersholm », Braunschweig entreprend dans sa version d’« Une maison de poupée » une tentative de modernisation si fastidieuse qu’elle finit par dégrader et ridiculiser efficacement une des pièces d’Ibsen les plus connues.

Cette fois-ci, on ne pourra plus reprocher à Braunschweig le manque d’initiative et d’invention dans la mise en scène. Car il propose dans cette création de revoir et d’actualiser l’histoire de Nora, jeune femme qui mène une double existence : l’une, exemplaire, d’épouse et de mère, et l’autre, rêvée, qui la poussera à lutter contre l’étouffement social de sa personnalité et pour la libération de sa personne. Le contexte de la pièce s’y prête bien : le mari de Nora devient un riche directeur de banque dans un univers dépravé où l’on ne considère que l’argent, l’ambition sociale et la valeur de travail. Mais, à vrai dire, la pièce d’Ibsen présente en elle-même des qualités intrinsèques, et une mise à jour excessive ne peut que nuire à son message discret.

Les acteurs, sans énergie et sans sens du rythme

Dans une scénographie moderne et rigide aux murs blanc, qui esquissent l’intérieur d’un appartement design (non sans rappeler le décor d’un hôpital – symbole ibsénien de la société moderne) se dressent quelques meubles (lit, chaises, fauteuil à bascule), qui ne servent qu’à occuper les comédiens et à justifier leur présence dans l’espace scénique. Les acteurs, sans énergie et sans sens du rythme, s’attachent donc désespérément aux objets. Ils paraissent désincarnés et momifiés, réduits au son de leur voix, qui sonne terriblement faux dans cet espace vide. Une interprétation inégale, artificielle, saugrenue se substitue ici au jeu neutre et déclamatoire de Rosmersholm. Même les phrases les plus profondes et les plus tragiques ne peuvent alors qu’entraîner le sourire ironique du spectateur agacé.

maison-de-poupee elisabeth-carecchio

« Une maison de poupée » | © Élisabeth Carecchio

Braunschweig recourt ici au même concept scénographique triangulaire : labyrinthique au début de son adaptation, et dépouillé au fur et à mesure, jusqu’à l’ouverture des murs au moment de la libération de Nora. Un grand moment accompagné de petits bruitages évoquant le souffle de la délivrance, un des seuls motifs musicaux durant tout le spectacle. Le manque d’une dramaturgie ambitieuse conduit alors à une tentative pénible de représentation du vide et de l’inertie sur scène, laquelle, réductrice, finit inévitablement par épuiser le spectateur. L’ennui et la consternation s’installent quasiment dès le lever du rideau, en même temps qu’un mur invisible se construit sous nos yeux pour séparer la salle de la scène. Ainsi, les seules émotions que ce spectacle puisse susciter sont forgées d’une colère et d’une révolte croissantes contre un certain théâtre occidental institutionnel et entièrement faux : celui qui dessert le texte dramatique et qui n’apporte rien d’essentiel. 

Maja Saraczyńska


Une maison de poupée, de Henrik Ibsen

Traduction du norvégien : Éloi Recoing

Texte publié à Actes Sud

Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig

Costumes : Thibault Vancraenenbroeck

Lumières : Marion Hewlett

Son : Xavier Jacquot

Collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel

Collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou

Assistante à la mise en scène : Caroline Guiela

Avec : Chloé Réjon (Nora), Éric Caruso (Helmer), Bénédicte Cerutti (Mme Linde), Thierry Paret (Krogstad), Philippe Girard (Dr Rank), Annie Mercier (Anne-Marie)

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservation : 01 44 62 52 52

www.colline.fr

Du 14 novembre au 20 décembre 2009 et du 9 au 16 janvier 2010, mardi à 19 h 30, jeudi à 20 h 30, samedi à 20 h 30 et dimanche à 19 heures

Durée : 2 h 30

27 € | 22 € | 13 €

Tarif spécial pour les deux spectacles : 34 € | 20 €

Tournée :

– Rennes, au Théâtre national de Bretagne, du 3 au 7 février 2010

– Reims, à La Comédie-CDN, du 22 au 25 février 2010

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

noviant 11/01/2010 08:45


Le travail de Braunschweig mérite plus d'attention. Et de fait le public apprécie. Je donnerais juste le conseil de voir effectivement le duo Rommersholm / Maison de Poupée, car en programmant les
deux pièces ensemble, le metteur en scène visait clairement à mettre en situation le traitement de modernisation qu'il voulait effectuer d'une pièce de répertoire. Car mettant Nora dans une
sensation radicalement actuelle, le risque est évidemment de perdre le ressort dramatique, son attitude devenant presque banale et naturelle,à tout le moins compréhensible voire morale alors que
tout tenait sur ce fil qu'une mère abandonnant ses enfants (et son mari) était pour son temps une criminelle, et qu'Ibsen, en lui donnant le champ de dérouler son raisonnement, la confrontait au
mur d'incompréhension d'une société (et des spectateurs). Ramener Rommersholm, pièce rarement jouée écrite 6 ans après (très belle performance d'acteurs), met effectivement en situation une Maison
qui en apparaît d'autant plus confinée que d'être confrontée au souffle radical paradoxal des derniers aristocrates. Un critique a le droit d'être agacé par les options d'un metteur en
scène.... mais Il est rare qu'une critique soit aussi injuste, et finalement ridicule.


SPECTATIF 30/12/2009 10:55



Tragédie des passions, des valeurs, des conventions... Théâtre de miroirs... Quelle puissance se dégage de ces textes (Rosmersholm et la maison de poupées), servis ici par des comédiens humbles
et limpides, au service d'Ibsen. Bravo ! - vus le 21 novembre 2009 -



Vanille 21/12/2009 01:11


Ouch! Moi qui hésitais à aller voir cette Maison de poupés à la Colline, je pense que je vais attendre quelques mois pour découvrir ce texte au Théâtre de l'Athénée dans une autre mise en
scène..... Merci pour cette critique!


Rechercher