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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 18:05

Entre larmes de crocodile

et chagrin profond


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Hanokh Levin, c’est aussi sombre que Bergman, mais souvent beaucoup, beaucoup plus rigolo. Plus universel aussi peut‑être, car même quand dans « Une laborieuse entreprise » il prend le lit conjugal comme champ de bataille, c’est du ratage de la vie qu’il parle. Gare aux bris de rêves, surtout quand Serge Lipszyc allume la mèche. Gare aux déflagrations des comédiens de L’Aria (tous en grande forme), et aux explosions de rire !

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« Une laborieuse entreprise » | © Vincent Diguat

L’œuvre de Hanokh Levin est vaste et plurielle. Elle a son versant politique comme son versant intime. Elle décline la satire comme l’épique, mêle la tragédie et la comédie. C’est plutôt à cette dernière catégorie qu’appartient d’ailleurs Une laborieuse entreprise : la pièce met en scène des personnages pathétiques qui courent vainement derrière des rêves trop grands pour eux et déjà périmés. Frêles Don Quichottes en peignoirs, partis combattre les moulins de la vie.

Voici donc, cette nuit, Yona et Leviva Popokh. Ils sont mariés depuis bien des années. Désormais, les débats fielleux ont pris la place des ébats amoureux. Ils se connaissent par cœur, et Yona rêve d’ailleurs. Voilà t’y pas, justement, qu’il décide de tout plaquer, et surtout « ce tas de viande » repoussant qui dort à ses côtés. Mais le tas de viande, qu’il a fort élégamment vidé du lit conjugal, ne l’entend pas de cette oreille. Elle n’a pas perdu sa vie avec Yona pour finir seule ! Et voilà que commence une scène de ménage d’anthologie où la muflerie rivalise avec les gémissements. C’est assez bien senti pour être terrible, mais tellement vache que l’on ne peut qu’en rire.

Une mécanique diabolique

Quel talent ! Hanokh Levin parvient à faire d’une situation banale, dangereusement propice au réalisme, un évènement dramatique. De cette scène de ménage (l’expression est parlante), il en exhibe la théâtralité. Le lit devient tribune ou plateau, Yona comme Leviva multiplient les adresses au public. Ils endossent chacun un rôle : le mufle et la geignarde sacrifiée devant le public des mânes de la famille : nous ! Un homme, une femme et vingt ans de désillusions : Levin exploite tous les ressorts de ce maigre prétexte en faisant jouer les rapports de force, en les renversant. Et quand on a l’impression qu’on arrive au bout, déboule Gounkel, le collant voisin. Puis on bascule dans le tragique, l’absurde ou le fantastique. En fait, on n’est jamais au bout de ses surprises avec cette mécanique théâtrale diaboliquement maîtrisée. Si les protagonistes déclinent, la pièce gagne, elle, peu à peu en force.

Les personnages sont des monstres, peut‑être, mais de théâtre. Tout repose sur les acteurs. Or, c’est le terrain de L’Aria. Serge Lipszyc, gueulant à la lune, compose un Popokh antipathique à souhait, un bloc de muflerie, qui s’effrite ensuite, et se casse. Son jeu se nuance au fur et à mesure que notre regard s’attendrit. De son côté, Marie Murcia est épatante. Elle tient son personnage de bout en bout. Présente, même quand elle ronfle, elle passe avec maestria d’un registre à l’autre et fait sentir la différence entre larmes de crocodile et chagrin profond. Quant à Nathanaël Maïni, sa prestation est inénarrable. On n’oubliera pas de sitôt son Gounkel : insupportable et pitoyable, petit garçon terrifié par le noir et qui nous tend un miroir.

Avec un tel matériau, pas besoin de scénographie élaborée, de costumes chamarrés. Le plateau, réduit, est comme un radeau à la dérive, ou un ring. Là, un accordéoniste égrène ses notes mélancoliques ou enjouées, toujours justes, à l’image de ce gros mélange sublime et décevant qu’est la vie ! On gueule sur scène contre cette comédie‑là et son dernier acte, toujours sanglant ; on rit dans la salle, sans doute pour les mêmes raisons. Cinglant, libérateur et profondément humain. 

Laura Plas


Une laborieuse entreprise, de Hanokh Levin

Texte publié aux éditions Théâtrales, dans le volume I du Théâtre choisi, comédies

Traduction : Laurence Sendrowicz

Mise en scène : Serge Lipszyc

Avec : Serge Lipszyc, Nathanaël Maïni, Marie Murcia

Accordéon : Jérémy Lohier

Décor et scénoraphie : Sandrine Lamblin

L’Étoile du Nord • 16, rue Georgette-Agutte • 75018 Paris

Réservations : 01 42 26 47 47

Site du théâtre : www.etoiledunord-theatre.com

Du 6 novembre au 1er décembre 2012, du mardi au vendredi à 19 h 30 et le samedi à 17 heures et 19 h 30

Durée : 1 h 5

14 € | 10 € | 8 €

Comédie tout public à partir de 14 ans

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Florent 16/11/2012 11:48

Et voilà enfin le premier coup de coeur théâtral de la saison ! Un grand merci à Laura Plas pour son conseil judicieux. Une pièce magistrale, merveilleusement interprétée, avec une mise en scène
dynamique - bref tout y est. Courrez-y !

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