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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Morts et vivants réjouissants sur une île
Depuis sa rencontre avec Didier Mouturat, facteur de masques, François Cervantes alterne les créations avec et sans masque. En début de saison, ses comédiens jouaient « la Table du fond » et « le Silence » à visage découvert. On les retrouve dans « Une île », où ils incarnent une douzaine de personnages, des vivants et des morts, le visage caché sous des sculptures. Une odyssée exceptionnelle.
Après la mort d’un peintre, quatre personnes raccompagnent sa muse sur son île lointaine. Lorsqu’ils s’échouent, plus qu’ils n’abordent, au pied des falaises, ils sont étreints par une vive impression de désolation. Personne au milieu de ce chaos abandonné. Ou plutôt si, des habitants morts d’avoir attendu trop longtemps des bateaux improbables. Morts d’épuisement de ne s’être nourris que d’eau de mer lorsque leur sol stérile ne voulait plus produire de végétaux. Morte aussi la muse, qui n’a supporté ni la traversée ni la disparition du peintre. Les quatre personnages en noir, les étrangers bien vivants, plus pour longtemps peut-être, rencontrent successivement les fantômes des habitants de l’île : le Kamikaze, l’Adolescente, la Mère, le Frère de la muse, un vieillard et son bouffon, le Veilleur, un commerçant sans clients. Magie du théâtre, ces morts pleins de vivacité racontent leur vie passée, convoquent leurs fantasmes, font surgir leurs rêves oubliés.
« Une île » | © Christophe Renaud de Lage
Rien de glauque dans ce spectacle qui flirte avec la mort, le néant, la décomposition. L’utilisation des masques donne à la représentation les allures d’un cérémonial. Nous sommes dans une réalité parallèle, imaginaire, qui renvoie à notre vécu, à nos expériences, à nos voyages. À plusieurs reprises, il est fait allusion à la désertification de l’île. On pense alors aux archipels de la Méditerranée où les cailloux poussent plus facilement que les plantes. Plus tard, on est transporté carrément sur l’île de Pâques lorsque le vieillard impotent demande à son fou d’aller chercher un œuf pondu par les oiseaux récemment de retour. Le Bouffon revient en serrant l’œuf sur son cœur, poursuivi par les mouettes. Or, sur l’île célèbre, se pratique le culte de l’homme-oiseau personnifié par un jeune habitant vainqueur de la quête de l’œuf : une évocation splendide. Ce tableau s’achève de manière bouleversante. Le Vieillard demande à Nicole, une des quatre personnes débarquées, de lui montrer son corps de femme, ultime prière d’un homme vaincu par sa solitude. Il part en paix tandis que la jeune femme meurt à ses côtés.
Une île se compose de ces va-et-vient entre le monde réel et celui des morts, enchâssés comme des anamorphoses se fécondant l’une l’autre. Les comédiens de François Cervantes, Nicole Choukroun, Catherine Germain, Stéphan Pastor et Laurent Ziserman ne sont que quatre pour interpréter les vivants et neuf masques des morts. Impossible de les reconnaître, cela n’a d’ailleurs aucune importance. On les unit tous dans nos louanges. Cependant, les monologues du Fou, celui du Kamikaze, la toilette de la jeune femme, les apparitions ophéliennes de la Muse blessée ou du Vieillard nous ont particulièrement réjouis. Évidemment, il faut insister sur les masques de Didier Mouturat, de vraies sculptures, sans lesquelles le spectacle ne serait pas ce qu’il est : un sacré moment d’éternité. On retrouve l’univers du Voyage de Pénazar, qui nous avait tellement émus il y a quelques années dans ce même lieu, lui aussi une odyssée exceptionnelle. ¶
Marie-Christine Harant
Les Trois Coups
Une île, de François Cervantes
Cie L’Entreprise • friche la Belle-de-Mai • 41, rue Jacobin • 13003 Marseille
04 91 08 06 93 | télécopie : 04 91 08 82 67
compagnie.entreprise@wanadoo.fr
Mise en scène : François Cervantes
Avec : Nicole Choukroun, Catherine Germain, Stéphan Pastor, Laurent Ziserman
Sculpture des masques : Didier Mouturat
Musique : Philippe Foch
Création lumière : Nanouk Marty
Décors et accessoires : Arnaud Obric, Xavier Brousse
Costumes : Catherine Lefebvre, Marie-Cécile Winling
Assistante : Catherine Sardi
Théâtre d’O • rond-point du Château-d’O • 34000 Montpellier
Réservations : 0 800 200 165
Du 1 au 5 mars 2010, lundi, mardi, mercredi à 19 heures, jeudi et vendredi à 20 h 30
Durée : 1 h 50
12 €
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