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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 23:07

Des gisants au seuil de la mort


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


« Une femme » est la dernière « épopée intime » de Philippe Minyana. Écrite pour la comédienne Catherine Hiegel, en collaboration avec le metteur en scène Marcial Di Fonzo Bo, cette fable sur la finitude humaine est littéralement portée par les corps en émoi ou métamorphosés des acteurs.

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« Une femme » | © Élisabeth Carecchio

« C’est la fin de quelque chose », annonce la Femme dans le prologue. Une citation de Katherine Mansfield (placée en exergue du texte et projetée au cours du spectacle) signale aussi que « Pas une âme ne sait où elle est », dans cette pièce. Tout cela rappelle évidemment le théâtre de Beckett : l’ouverture de Fin de partie (« Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir ») ou, plus largement, l’étrange espace-temps dans lequel parlent et se meuvent les personnages – des humains au bord de la mort.

La Femme, Élisabeth, se trouve donc alitée, en fin de vie. Elle prophétise un mouvement, une métamorphose : « La terre sera ce qu’elle était à l’origine, un caillou privé de vie ». Ovide (qui a intéressé Minyana et Di Fonzo Bo dans leur précédente collaboration, la Petite dans la forêt profonde – une adaptation des Métamorphoses [et ici]) raconte que les humains ont été créés à partir de cailloux…

Avant d’être aspirée par la mort, Élisabeth réitérera ce discours sur la fin et le recommencement. Mais entre-temps, des « visions » vont envahir son esprit et la scène. Ces « voix » qui « la traversent », précise une voix off, vont occuper cet ultime moment, avant sa disparition. Dans les huit tableaux suivants, Élisabeth fait ainsi la tournée de ses fantômes : son père gisant qui éructe des mots violents et du sang, avant sa mort ; son mari ravagé par une tumeur ; son amie Sylvana, alitée. S’enfonçant de plus en plus dans la forêt labyrinthique de sa mémoire, allant « à reculons », Élisabeth convoque aussi ses enfants, ses parents plus jeunes, ses confidentes. Jusqu’à l’étourdissement, jusqu’au gouffre.

Chaque tableau s’apparente à une image médiévale, une « vignette » symbolique (dont l’une des fonctions était de mettre en évidence le désordre du monde). Dans Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Michel Pastoureau rappelle que « la pensée analogique médiévale s’efforce d’établir un lien entre ce qui est présent dans le monde d’ici-bas et ce qui a sa place parmi les vérités éternelles de l’au-delà ». Or, Minyana cherche à montrer Élisabeth et ses proches dans des moments de drames quotidiens, tout en s’efforçant de faire d’eux des allégories : le père est ainsi le « Spectre du malheur », le fils un marcheur le « long de la route de la vie » ou une figure du Désespoir. Leurs chambres sont entourées par une forêt (symbole de la mort et de la métamorphose) accueillant une espèce de fête païenne ou d’apocalypse.

Plus globalement, la pièce même est conçue comme une allégorie « de fin de cycle », « une fable sur un monde malade » : les titres des vignettes évoquent des sécrétions corporelles (« la Fièvre », « le Sang », « le Pus », « la Sueur », « la Morve », « les Larmes », « la Merde ») et s’apparentent à des métonymies de moments vécus paroxystiques : par exemple, le père mourant crache du sang. De telles figures (des gisants entourés de vivants) obsèdent depuis longtemps l’auteur (qu’il s’agisse de souvenirs personnels, littéraires ou artistiques).

Peu d’épique dans ce quotidien

Si l’idée de présenter une réalité de façon allégorique est forte, il n’en reste pas moins que l’on assiste à des scènes du quotidien qui manquent parfois de puissance. Minyana a beau vouloir montrer « l’épique de l’intime » en reconstituant des paroles « que les gens disent tous les jours », certaines situations restent prosaïques, et les mots manquent parfois de grandeur. Ou alors, leur charge poétique souligne l’intention métaphysique.

En revanche, les cinq comédiens (qui jouent plusieurs personnages), eux, ne manquent de rien : Catherine Hiegel, Marc Bertin, Raoul Fernandez, Helena Noguerra et Laurent Poitrenaux portent le texte, voire le transcendent. Ils en font jaillir le rythme et les différentes tonalités (comique, grotesque, tragique) ; ils donnent une sacrée chair à ces corps troublés (en particulier Poitrenaux, dont la performance est inouïe). De même, l’utilisation de la vidéo (photographies, films, graphies complexifiant l’énonciation) et des sons (bruits de cloches, musiques, chansons) est vraiment intéressante.

Enfin, la scénographie souligne savamment l’opposition entre l’espace intime et imaginaire de la chambre et la nature extérieure, puis la porosité de cette opposition : l’espace clos et sombre, très pictural, où gisent des corps blancs (vêtus de blanc, noir ou rouge), se trouve peu à peu envahi par la forêt environnante – le purgatoire se métamorphoserait-il en paradis ? L’écriture scénique, en mouvement, permet en tout cas de supporter la mort évoquée. 

Lorène de Bonnay


Une femme, de Philippe Minyana

Texte paru chez L’Arche éditeur en mars 2014

Mise en scène : Marcial Di Fonzo Bo

Avec : Marc Bertin, Raoul Fernandez, Catherine Hiegel, Helena Noguerra, Laurent Poitrenaux

Scénographie et lumières : Yves Bernard

Musique : Étienne Bonhomme

Costumes : Anne Schotte

Perruques et maquillage : Cécile Kretschmar

Assistanat à la mise en scène : Maxime Contrepois

Théâtre national La Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52

Site : http://www.colline.fr

Du 20 mars au 17 avril 2014, du mercredi au samedi à 21 heures, le mardi à 19 heures et le dimanche à 16 heures (du 20 mars au 5 avril dans le Petit Théâtre, puis du 9 au 17 avril dans le Grand Théâtre)

Durée : 1 h 30

28 € | 14 € | 9 €

Autour du spectacle :

– Mardi 1er avril 2014 : rencontre avec l’équipe artistique à l’issue de la représentation

Tournée :

– du 23 au 25 avril 2014 : La Comédie de Saint-Étienne, C.D.N.

– le 6 mai 2014 : Les Treize Arches, scène conventionnée de Brive

– du 13 au 15 mai : Théâtre des 13-Vents, C.D.N. Languedoc-Roussillon

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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