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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 16:31

Dans la « famille ordinaire », je demande le bourreau


Par Sheila Louinet

Les Trois Coups.com


Autant Hans Peter Cloos ne nous avait pas convaincus avec « Solness le constructeur », autant sa mise en scène de la pièce de José Pliya, « Une famille ordinaire », au Théâtre de l’Est-Parisien, nous saigne à vif. Nous ne nous attendions pas à voir un spectacle aussi douloureux et profond…

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« Une famille ordinaire » | © Hervé Bellamy

C’est l’histoire d’une famille allemande. Tout ce qu’il y a de plus « ordinaire ». Enfin ça, c’est le regard de Véra Abraham, la petite fille. Parce qu’en septembre 1939, lorsque son récit commence, elle n’a que trois ans. Entre ce que Véra raconte de sa famille, vingt-cinq ans après et la réalité, le fossé est gigantesque. Car, d’un côté, on a le récit tendre et touchant d’une jeune fille qui aurait voulu aimer un père (mort pendant la guerre) et qui a adoré son grand-père. De l’autre, on apprend que ces hommes ne sont rien moins que de cruels bourreaux d’enfants.

En écrivant cette pièce, José Pliya aborde la question du mal. Il pensait d’abord pouvoir écrire sur le Rwanda, mais le sujet est trop « frais ». Il estime ne pas encore avoir le recul et la distance nécessaires pour en parler. L’auteur choisit alors une famille allemande. Après tout, quelle réelle différence y a-t-il entre les chambres à gaz allemandes et les massacres perpétrés sur les Tutsi ? Quelle est la responsabilité individuelle de chacun ? Rares sont les œuvres qui ne montrent pas la guerre avec la lorgnette de la victime, mais du point de vue du tortionnaire : comment un père peut-il, en tant de guerre, devenir un tueur d’enfants ? Comment faire d’un homme ordinaire un meurtrier ?

Bien entendu, avec le personnage de Véra, il est ici question de transmission, d’héritage et de secret de famille : comment les générations allemandes, qui ont succédé à la guerre, ont-elles fait pour vivre avec un tel poids ? Connaissent-elles toutes, d’ailleurs, la responsabilité réelle de leurs pairs ? À un autre niveau, il s’agit aussi « d’une pièce sur l’amour, ses absences, ses défaillances » : à quel point est-on déterminé par l’éducation qu’on reçoit ? Si nos désirs sont réprimés, que sommes-nous ? Des animaux ? Ce sont autant de questions que José Pilya pose et qu’Hans Peter Cloos met en scène… Est-ce d’ailleurs tout à fait un hasard si ce dernier est allemand ? Sa nationalité et son âge (il est à peu près de la même génération que Véra) livrent des clés dont l’auteur avait peut-être besoin.

L’immense Roland Bertin

Mais cette pièce ne pouvait opérer sans des interprètes de haut vol. En tête, l’immense Roland Bertin. Un bref rappel : au théâtre, il commence sa carrière à la Comédie-Française et il est cofondateur du Centre dramatique de Bourgogne. Au cinéma, il joue avec Gainsbourg, Rochefort, Chéreau, Depardieu… Souvenez-vous simplement de Ragueneau dans le Cyrano de Bergerac de Rappeneau… C’était lui ! Dans Une famille ordinaire, il joue le rôle d’Oskar Abraham. Ce grand-père aurait lui aussi voulu partir à la guerre. Mais son âge l’en empêche. Ne restent plus que les frustrations d’un vieux bougre.

Et puis l’émouvante Christiane Cohendy dans le rôle d’Elga, sa femme. Ferons-nous l’affront à ce monstre du théâtre de rappeler de qui il s’agit ? Sa biographie impressionnante (une centaine de pièces à son actif et une trentaine de films pour le cinéma et la télévision) ainsi que son molière de la Meilleure Comédienne reçu en 1996 devraient suffire… Ici, dans cette Famille, elle est fragile et fait partie de cette génération de femmes qui ont accepté de renoncer à leur libre-arbitre. Elga est tiraillée entre la tristesse d’une mère qui voit partir son fils à la guerre et l’obligation d’épouser les vues de son mari : un homme doit partir à la guerre s’il veut être un homme.

Mais le personnage le plus douloureux de la pièce est certainement celui de Dörra, interprété par Laure Wolf. Elle est la mère de Véra et la femme de Julius. Elle porte les désirs et les frustrations d’une femme abandonnée par son mari. En tentant de séduire le seul homme qui reste de la famille (le grand-père bedonnant et octogénaire), ses désirs tournent au tragique. D’ailleurs, tous les duos entre elle et Roland Bertin sont époustouflants : ils sont deux « feux » jamais apaisés. D’une jeune femme sensible et touchante, elle devient physique et sensuelle, voire animale. Les désirs d’Oskar sont plus intellectualisés, mais non moins bestiaux et primitifs. Coincé entre sa canne d’impotent et son fauteuil, il ne lui reste qu’une échappatoire : se rassasier des histoires que Dörra lui raconte…

Hans Peter Cloos appuie là où José Pilya avait déjà tapé très fort…

Et c’est là que le texte et la mise en scène acquièrent de concert une densité qui nous laisse cois. Le récit du massacre de Majdanec n’était-il pas déjà assez dur comme cela ? Il semble que non. Hans Peter Cloos appuie là où José Pilya avait déjà tapé très fort… et ça fait mal. Les mots de Dörra sont hachés, découpés, ensanglantés… Ils sont exposés et jetés à la face du public… à nous ensuite de nous débrouiller avec. Une (des nombreuses) qualité(s) de Cloos dans cette mise en scène est d’éclater l’espace théâtral, d’en faire tomber ses quatre murs et d’interpeller le spectateur. À ce moment précis, celui-ci peut ressentir à quel point ce n’est plus l’action de toute une nation qu’on incrimine. La responsabilité devient pleinement et entièrement individuelle : vous, moi… tout le monde ! Bien entendu, que des gens très ordinaires…

Parce que Hans Peter Cloos est un très grand metteur en scène. Parce que nous voulions en savoir un peu plus sur cet artiste. Parce que nous avions un million de questions à lui poser sur cette mise en scène… parce que, parce que… Bref ! Les Trois Coups ont voulu l’interviewer. M. Cloos a généreusement accepté. Le rendez-vous était le lendemain de la représentation, au café Beaubourg, à Paris. Autour de nous, le bruit était énorme. Aussi, nous nous excusons par avance de l’environnement acoustique. Nous avons fait de notre mieux pour rendre la bande la plus audible possible… 

Écouter la première partie ci-dessous :

dewplayer:http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/28/08/82/hanspetercloospartie1.mp3&

Sheila Louinet


Une famille ordinaire, de José Pliya

Mise en scène : Hans Peter Cloos

Assistant à la mise en scène : Bruno Laurec

Avec : Roland Bertin, Christiane Cohendy, Bérangère Allaux, Laure Wolf, Matthias Bensa

Création costumes : Marie Pawlotsky

Décors : Marion Thelma

Création lumière : Nathalie Perrier

Musique : Pygmy Johnson

Vidéo : Camille Pawlotsky

Théâtre de l’Est-Parisien • 159, rue Gambetta • 75020 Paris

Réservations : 04 90 82 40 57

Du 4 au 27 novembre 2010, horaires très variables. Consultez le site : http://www.theatre-estparisien.net/novembre

Durée : 1 h 40

23 € | 16 € | 11 € | 8,5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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