ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Comme un bon polar
Par Hélène Caune
Les Trois Coups.com
Depuis juillet 2011, Mathieu Bauer dirige le Nouveau Théâtre de Montreuil et marque déjà l’histoire de cette scène nationale. Avec « Pris au piège », les quatre épisodes de la première saison de son « feuilleton théâtral », il crée surtout une nouvelle forme d’écriture scénique. Une expérience rare et parfaitement maîtrisée.
« Une faille » | © Pierre Grosbois
Une faille est un feuilleton théâtral de huit épisodes. S’inspirer des séries télévisées et réunir les ingrédients des feuilletons, offrir au public une expérience humaine directement sensible et ajouter les musiciens…
Mathieu Bauer propose « une série in vivo qui aura pour cadre la ville et pour personnages sa population ». Le spectacle donné ce soir, Pris au piège, est un premier opus constitué des quatre premiers épisodes de la saison 1. Suivront, jusqu’au mois de juin prochain, les derniers épisodes (5‑6 Suspendus et 7‑8 Reconstuire), puis, à partir de l’année prochaine, les autres saisons.
Pour sa première saison au Nouveau Théâtre de Montreuil, Mathieu Bauer fixe son attention sur « la ville ». Celle de Montreuil, d’abord. Le premier épisode s’ouvre sur une explosion et rappelle un drame vécu par les habitants. Un évènement brutal, celui d’un immeuble qui s’effondre sur une maison de retraite, et enclenche le déroulement d’une suite d’épisodes, rythmés comme dans les bons polars américains. Au‑delà de Montreuil, c’est aussi la ville qui est au cœur de l’histoire. Le texte de Sophie Maurer, docteur en science politique, engage une réflexion sur la politique urbaine et du logement ; plus largement, sur le gouvernement de la cité. Sociologue et auteur, Sophie Maurer signe un texte percutant. Loin de se réduire à l’analyse sociologique de la ville, le texte donne naissance à des personnages attachants qui, comme dans toute bonne sérié télé, se révèlent avec le temps. Le travail de la scénariste Sylvie Coquart‑Morel est ici exemplaire.
L’explosion : et après ?
Une maison de retraite qui s’effondre. Cinq personnages coincés sous les décombres. Dans cette maison de retraite, ils vivaient, travaillaient ou étaient simplement de passage. Il y a d’abord le vieux Jacques, incarné par l’excellent Michel Cassagne, un des résidents, un brin libertaire et désabusé. Ce n’est pas l’œil désapprobateur de son médecin, interprété par Christine Gagnieux, simplement humaine, qui va l’empêcher de vivre à son gré. Jacques n’est pourtant pas complètement aigri. Il se prend d’affection pour Nabil, joué avec justesse par Joris Avodo. En attendant que ses rêves de réalisation cinématographique se réalisent, Nabil vend, sous le manteau, du chocolat et des films pornos aux pensionnaires, et leur rend la vie un peu meilleure. Nabil et Jacques forment un beau couple de personnages, de ceux qui, un peu cassés, trouvent en l’autre un monde nouveau. Il y a aussi Pascale, une jeune flic venue enquêter à la maison de retraite sur des petits vols et menus larcins. Elle, c’est plutôt le genre à interroger avant de communiquer. La comédienne Lou Martin‑Fernet donne de l’ampleur à cette personnalité qui semble se dénouer au contact des autres. Enfin, Octave, promoteur immobilier véreux, est peut-être plus malheureux qu’il n’y paraît. Dans ce rôle, Pierre Baux donne de la sincérité à un personnage pourtant imbuvable.
Ces cinq rôles sont des représentations de la société actuelle. Différents et complémentaires, complexes et profondément humains, ils échappent à la caricature, portés par le texte qui fouille en profondeur leurs désirs, leurs habitudes et leurs peurs. Dans ce huis clos, ils sont obligés de se parler ; en attendant les secours, ils vont devoir se comprendre. Écouter ces autres qu’ils ne connaissent pas, qu’ils ne voyaient pas – ou ne voyaient plus. Le texte ne prend pas parti. Il se contente d’alerter.
L’intrigue d’Une faille ne se tisse pas seulement autour des survivants qui attendent les secours. Il y a la ville qui gronde. La ville que le directeur de cabinet du maire, Hugo, composé par le talentueux Matthias Girbig, tente de contenir. Jeune et ambitieux, il fait face à l’absence du maire, en déplacement. Négocier avec les représentants des associations du droit au logement, s’incliner devant l’expérience des pompiers, identifier un responsable de l’accident et communiquer. Confronté au drame, Hugo doit accepter l’impuissance politique. Souvent seul en scène, c’est surtout au téléphone qu’il occupe un espace scénique qui lui est propre, celui du pouvoir politique et de ses faiblesses.
Théâtral et sociologique
Le propos de Mathieu Bauer a une épaisseur sociologique et une grande force théâtrale. Sociologique parce qu’il entend participer à la vie de la cité. Pour parler de la ville, il fallait également représenter l’espace public. Quelle bonne idée d’avoir réuni un chœur de citoyens, joué par des Montreuillois amateurs et justes. En renouvelant ce fondement du théâtre antique, Mathieu Bauer invite la ville sur scène. L’expérience directe de la présence des habitants sur le plateau, c’est la ville tout entière dans le théâtre. Le chœur donne son sens au politique, qu’il surveille de près. Et la colère monte.
Cette équipe joue avec les espaces scéniques et imagine des trouvailles sobres. La vidéo, les menus du D.V.D. et les génériques de la série sont assez jubilatoires pour le spectateur. Le rideau de scène semi-opaque est particulièrement bien utilisé. Il donne une visibilité à la transparence, la transparence politique, et celle qu’impose la vie lorsqu’elle nous enferme avec quatre inconnus pour un temps indéterminé. La musique joue un rôle actif dans le théâtre de Bauer, et les guitares électriques font vibrer les planches. Les micros des comédiens sont peut-être en trop, artifice qui risque de créer une barrière inutile entre eux et les spectateurs.
Il faut se presser d’aller découvrir Une faille. Enchaîner les épisodes est aussi captivant qu’une bonne série télé au fond de son canapé. Si vous avez manqué les premiers épisodes, vous pouvez sûrement compter sur Mathieu Bauer pour avoir prévu, comme dans toutes les séries, un sneak peak, c’est‑à‑dire un rattrapage des épisodes précédents, qui remet à niveau. Les épisodes de la saison reprennent le 3 décembre 2012. ¶
Hélène Caune
Une faille, saison 1, Haut, bas, fragile, épisodes 1‑4 Pris au piège, de Sophie Maurer
Scénario : Sylvie Coquart‑Morel
Conception et mise en scène : Mathieu Bauer
Dramaturgie : Marie‑José Malis
Conception musicale et direction de l’Orchestre de spectacle : Sylvain Cartigny
Avec : Pierre Baux, Michel Cassagne, Christine Gagnieux, Matthias Girbig, Lou Martin‑Fernet
Musiciens : Sylvain Cartigny, Stan Valette
Ainsi que l’Orchestre de spectacle du Nouveau Théâtre de Montreuil composé de dix musiciens amateurs et de douze amateurs théâtre en alternance
Scénographie et lumière : Jean‑Marc Skatchko
Costumes : Nathalie Raoul
Vidéo : Stéphane Bataille
Assistante à la mise en scène : Anne Soisson
Nouveau Théâtre de Montreuil • 10, place Jean-Jaurès • 93100 Montreuil
Site du théâtre : http://www.nouveau-theatre-montreuil.com
Réservations : 01 48 70 48 90
Du 24 septembre au 14 octobre 2012 : épisodes 1‑4, « Pris au piège »
Du 3 au 20 décembre 2012 : épisodes 5‑6, « Suspendus »
Du 14 mai au 8 juin 2013 : épisodes 7‑8, « Reconstruire »
20 € | 14 € | 10 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires