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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 22:21

Comme une bonne série

qui mûrit


Par Hélène Caune

Les Trois Coups.com


Avec « Suspendus », Mathieu Bauer et son équipe présentent les nouveaux épisodes d’« Une faille », le « feuilleton théâtral » joué au Nouveau Théâtre de Montreuil. Comme dans toute bonne série télé, le spectateur est pris dans ses propres contradictions : pressé de connaître la suite, il ne souhaite pourtant pas que la saison finisse.

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« Une faille »-« Suspendus » | © Pierre Grosbois

Le spectacle Suspendus révèle les deux épisodes actuellement « diffusés » de la série montreuilloise et théâtrale, Une faille, composée de huit épisodes (les deux prochains, intitulés Reconstruire, seront donnés du 14 mai au 8 juin 2013).

Grande fan des séries télévisées, c’est avec la même impatience que je me presse de découvrir les nouveaux épisodes de ce feuilleton théâtral. Le dernier épisode s’achevait avec un pic de suspens. Les scénaristes nous prévenaient que l’un des personnages risquait de mourir. Mais lequel ?

Rappelons que le premier épisode de la série s’ouvrait sur une explosion : un immeuble s’effondrait sur une maison de retraite, premier acte d’un drame qui a frappé la ville de Montreuil, il y a plusieurs années. Dans le spectacle précédent (les quatre premiers épisodes de la série), Mathieu Bauer plantait le décor : cinq personnages coincés sous les décombres et sans contact avec l’extérieur. Au-dessus des décombres, les citoyens, figurés dans les épisodes précédents par un chœur de comédiens amateurs, représentaient la ville qui s’interroge. Confrontés aux intérêts privés et à l’impuissance du politique, leur colère commençait à gronder.

Largement impuissant, Hugo, le jeune directeur de cabinet doit faire face à l’absence du maire, en déplacement. Situation dramatique, sans aucun doute formatrice. Matthias Girbig donne à ce rôle une épaisseur que l’on devine et qui nous intrigue. Jeune loup de la politique, Hugo a pourtant un tempérament rock and roll, largement porté par la présence des guitares sur scène, l’un des traits caractéristiques du théâtre de Mathieu Bauer.

Le spectateur faisait alors connaissance avec les personnages, notamment ceux qui, parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment, étaient coincés sous les décombres de la maison de retraite. Dès le début des nouveaux épisodes d’Une faille, le spectateur découvre que c’est Jacques que l’on a perdu. Retraité au bord de l’ennui, Jacques était incarné, dans les épisodes 1 à 4, par l’excellent Michel Cassagne qui en faisait un doux libertaire désabusé.

La série pour entrer dans l’intimité des personnages

Le décès de Jacques fait naître les questions traditionnelles que l’on se pose lorsqu’il nous arrive de côtoyer la mort d’un peu trop près. Et celles que l’on n’ose pas poser aux enfants qui entretiennent des relations difficiles avec un parent décédé. C’est le cas d’Octave, le fils de Jacques, promoteur immobilier véreux, qu’il serait bien commode de rendre responsable de l’accident. Dans le rôle d’Octave, Pierre Baux donne à ce personnage l’ambiguïté qui nous permet de ne pas le détester. Jacques ayant poussé son dernier soupir, le spectateur découvre qu’il partageait avec Nathalie, médecin intervenant auprès des pensionnaires de la maison de retraite, une relation qui semblait dépasser celle que les docteurs entretiennent avec leurs patients. Christine Gagnieux, protectrice et femme assumée, donne à ce personnage force et tendresse.

Au cœur de cette saison, ce sont aussi d’autres liens qui se tissent entre les personnages. On se doutait bien que l’hostilité réciproque entretenue entre Nabil (tendrement incarné par Joris Avodo), jeune filou qui rêve de cinéma, et Pascale, la jeune flic un peu zélée et pas encore blasée (interprétée par Lou Martin-Fernet), devait finir par se dénouer. Alors que presque tout semble opposer ces deux personnages, les quelques heures qu’ils passent enfermés les ont rapprochés. Le spectateur ne sait pas encore s’ils seront capables de dépasser leurs propres préjugés.

La découverte d’une bouteille de whisky, que les survivants du drame peuvent alors partager, participe largement au développement de leurs relations. Dehors, la neige et la nuit commencent à tomber et figurent presque de nouveaux personnages, qui compliquent le travail déjà difficile des pompiers…

Comme s’il s’était attaché à ses semblables, le public montreuillois semble regretter que le chœur des citoyens ait ici disparu. Ce chœur constituait, en effet, un des éléments forts des épisodes précédents et figurait la vie de la cité, tout autant que le ras-le-bol des citoyens. C’est peut-être le prix à payer pour partager davantage l’intimité des protagonistes déjà connus, mais également pour laisser la place à de nouveaux personnages. Ces derniers sont généralement joués, en duo avec le directeur de cabinet, par les comédiens « du dessous » et qui passent ainsi – parfois très rapidement – des décombres à l’avant-scène. Ces scènes illustrent les palettes de jeu dont ils disposent et confirment leur talent.

Le feuilleton : forme théâtrale qui se (ré)invente

Dans ces nouveaux épisodes, Mathieu Bauer et son équipe montrent qu’ils sont toujours capables de surprendre le spectateur et d’inventer de nouvelles scénographies. L’arrangement des espaces scéniques est souvent plus simple que dans les épisodes précédents, mais n’empêche pas l’équipe de se renouveler. Ces changements pourraient décevoir le spectateur ; ils révèlent pourtant la fertilité de ce projet ambitieux. La vidéo, notamment, semble encore mieux mobilisée. Une sorte de cage grillagée figure les décombres dans lesquels sont enfermés les personnages. Les écrans suspendus au-dessus de cet espace scénique permettent de renforcer le sentiment de proximité avec les personnages et de partager davantage leur intimité. La ville (au-dessus) et les décombres (en-dessous) se rapprochent grâce à cette nouvelle utilisation. Lorsque les écrans sont placés au-dessus des décombres, ils figurent alors la ville en ne montrant que les jambes des piétons qui passent. L’utilisation de la vidéo rappelle parfois les écrans des caméras de surveillance et constitue un autre médium pour parler de politique.

Ces nouveaux épisodes proposent souvent des scènes plus rythmées, révèlent des personnages que le public continue de vouloir aimer. Ils réaffirment aussi la présence justifiée des musiciens et des instruments sur scène. La dimension politique est également confirmée. En huis clos, les personnages se questionnent toujours sur la liberté, la propriété, la justice. En apprenant à se connaître, ils laissent également davantage de place à leurs propres sentiments.

Ce deuxième opus confirme l’ambition de ce projet porté par le directeur du Nouveau Théâtre de Montreuil. Un travail politique et généreux, qui prévoit de s’ouvrir, à la fin de la saison, à d’autres metteurs en scène. Il se trouve que le soir de la représentation, l’équipe proposait une rencontre en bord de plateau. Un moment qui confirme la spontanéité du metteur en scène, des musiciens et des comédiens, que l’on est pressé de retrouver aux mois de mai et juin prochains pour découvrir les nouveaux épisodes, et obtenir quelques réponses aux questions et aux situations posées jusqu’ici. 

Hélène Caune


Voir aussi Une faille, saison 1 Haut, bas, fragile, épisodes 1-4 Pris au piège, de Sophie Maurer, critique d’Hélène Caune.


Une faille, saison 1 Haut, bas, fragile, épisodes 5-6 Suspendus, de Sophie Maurer

Conception et mise en scène : Mathieu Bauer

Scénario : Sylvie Coquart-Morel

Conception musicale : Sylvain Cartigny

Avec : Joris Avodo, Pierre Baux, Michel Cassagne, Christine Gagnieux, Matthias Girbig, Lou Martin-Fernet

Guitares, chant : Sylvain Cartigny

Sampler : Stan Valette

Dramaturgie/regard extérieur : Marie-José Malis

Assistante à la mise en scène : Anne Soisson

Scénographie et lumière : Jean-Marc Skatchko

Costumes : Nathalie Raoul, assistée d’Isabelle Blanc

Vidéo : Stéphane Lavoix

Son : Dominique Bataille

Stagiaire à la mise en scène : Adrienne Olle

Chefs opérateurs films : Julien Bureau, Matthias Girbig, Cyrill Renaud

Montage films : Mathilde Bertrandy

Nouveau Théâtre de Montreuil • 10, place Jean-Jaurès • 93100 Montreuil

Site du théâtre : http://www.nouveau-theatre-montreuil.com

Réservations : 01 48 70 48 90

Du 24 septembre au 14 octobre 2012 : épisodes 1-4 : Pris au piège

Du 3 au 20 décembre 2012 : épisodes 5-6 : Suspendus

Du 14 mai au 8 juin 2013 : épisodes 7-8 : Reconstruire

20 € | 14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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