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Mercredi 11 janvier 2012 3 11 /01 /Jan /2012 15:11

L’émotion dans le décor

Trois pièces * de Daniel Keene, réunies sous le titre « Un soir, une ville… », triomphent au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, dans une mise en scène de Didier Besace. Problème : le rideau qui, sans cesse, se referme, puis se rouvre, pour laisser le temps aux machinistes de transformer un décor, qu’on finit par prendre en grippe. D’autant que les six acteurs sont fascinants. Pire qu’un bon film coupé par de mauvaises pubs. Un effarant autosabotage.

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« Un soir, une ville »
© Brigitte Enguerand

Le talent du scénographe n’est évidemment pas en cause, Jean Haas étant l’un des meilleurs. Ses vues à la Hopper de l’ultramoderne solitude conviennent parfaitement à cette triple errance. Mais, à raison de six à sept interruptions par pièce, on obtient une vingtaine d’entractes. Ce qui fait quand même beaucoup pour un spectacle de deux heures. Sentant que son plat risquait de refroidir, le grand chef Besace met, pendant chaque changement, une « nappe » sonore, composée par Laurent Cailllon, qui est aussi le conseiller artistique de cette aberration. Tout s’explique ! Sa musique, qui louvoie gentiment entre celles de Yann Tiersen (Amélie Poulain) et de Phil Glass, se laisse écouter. N’empêche, à la quinzième fois…

Revenons à Daniel Keene, un des rares dramaturges qui sache parler des pauvres, et les faire parler. Rien d’étonnant à cela, il fut pauvre lui-même et a dû, très tôt, gagner durement sa vie. Son théâtre n’est pas exempt de manichéisme (Dreamers), ni d’ambiguïté (Moitié-moitié), mais il a du moins cette vertu de dire simplement la cruauté de jadis (la Pluie) et d’aujourd’hui (Cinq hommes). Vous l’aurez compris, aux Trois Coups on aime bien ce Steinbeck australien. Que nous dévoile-t-il ici ? Un père chômeur et son garçonnet, puis un vieil homosexuel et un prostitué, enfin une mère atteinte d’Alzheimer et sa fille. Autant dire, une des faces cachées de ce début de millénaire.

Ses personnages sont frustes. Leurs silences en disent plus que leurs mots, on l’a parfaitement compris. Était-il, pour autant, nécessaire d’étirer, là encore, leurs répliques par de perpétuelles pauses (poses ?) ? Certes, au théâtre, les silences sont toujours les moments où le plus de choses sont dites. Mais, là aussi, à raison de six à sept par minute, on en obtient bientôt des quarts d’heure ! Et pas toujours des métaphysiques. Bien souvent, ces longueurs sont, au contraire, seulement physiques. Extrêmement même ! Insupportables. Naturellement, les acteurs, ravis de l’aubaine, en remettent une louche. Chacun met donc trois plombes à répondre à l’autre. Du Jon Fosse, mis en scène par un Bob Wilson qui se prendrait pour Claude Régy.

Alors que ce texte coule de source, et que les acteurs feraient pleurer les pierres avec le Bottin ! Temps forts : la maturité précoce du gamin, doublée de celle de son interprète (le soir où j’y étais : Simon Guérin), avec ce geste bouleversant du fils qui, à la fin, fait furtivement l’aumône à son père. Le duo tragique du prostitué (Thierry Levaret) et de son vieux client (Daniel Delabesse), tous deux sur le fil du rasoir entre résignation, et désespoir contenu. Sans oublier le père-épave (Patrick Catalifo) à la fois obligé et honteux de s’accrocher à son fils-radeau (Simon Guérin, je le répète, fantastique). Une formation de virtuoses, qui n’avaient pas besoin de jouer, à ce point-là, au ralenti, comme pour nous laisser le temps de bien saisir la subtilité de leurs sous-textes. Le texte étant, comme on l’a dit, simple comme bonjour. On est devant un hyperréalisme du non-dit. Or ce non-dit, c’est « je t’aime ». Je pense donc qu’on l’aurait perçu, même s’ils avaient mis un petit peu moins de temps à nous le non-dire.

J’arrête là le persifflage, les acteurs sont tous réellement prodigieux de justesse. À commencer par les femmes, Geneviève Mnich et Sylvie Lebrun, toutes deux magistrales. Reste que ces changements de décor, sans lesquels le spectacle durerait, sans exagérer, une bonne demi-heure de moins, ce train de sénateur auquel vont tous les personnages, ce refus obstiné, et paradoxal, de pathos, tout cela a fait que, malgré moi, je suis resté sur ma faim. Un peu comme si on m’avait servi, dans un grand restaurant, un bon vieux cassoulet façon nouvelle cuisine. Une sorte d’émincé de fayots sur son lit d’esbroufe.

Le plus drôle, c’est que dans sa présentation, Didier Besace invoque Jacques Copeau. Ce visionnaire qui, en 1900, avait inventé le décor unique, dans lequel il faisait jouer toute la pièce. C’était bien la peine ! 

Olivier Pansieri
Les Trois Coups
www.lestroiscoups.com

Un soir, une ville, trois pièces courtes de Daniel Keene :
Fleuve, Un verre de crépuscule, Quelque part au milieu de la nuit
Mise en scène : Didier Besace
Avec : Patrick Catalifo, Sylvie Lebrun, Daniel Delabesse, Thierry Levaret, Geneviève Mnich, en alternance : Maxime Chevalier-Martinot ou Simon Guérin
Collaboration artistique : Laurent Caillon
Assistante à la mise en scène : Dyssia Loubatière
Scénographie : Jean Haas
Lumières : Dominique Fortin
Costumes : Cidalia Da Costa
Coiffures et maquillages : Cécile Kretschmar
Musique : Laurent Caillon, Denys Lable, Teddy Lasry
Chanson finale : Claire Denamur
Réalisation vidéo : Dyssia Loubatière
Réalisation sonore : Géraldine Dudouet
Fleuve, Un verre de crépuscule et Quelque part au milieu de la nuit sont publiés aux éditions Théâtrales
La chanson Bang Bang Bang de Claire Denamur est publiée sur l’album Vagabonde chez E.M.I.
Production Théâtre de la Commune-C.D.N. d’Aubervilliers : en coproduction avec La Coursive-scène nationale de La Rochelle
Théâtre de la Commune • C.D.N. d’Aubervilliers • 2, rue Édouard-Poisson • 93300 Aubervilliers
Réservations : 01 48 33 16 16
www.theatredelacommune.com
Du 4 au 29 janvier 2012, mardi et jeudi à 19 h 30, mercredi, vendredi et samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures
Durée : 2 heures
24 € | 18 € | 16 € | 12 € | 11 € | 9 €

 

Publié dans : FRANCE-ÉTRANGER 1998-2012 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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