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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Candidat au prix Théâtre 13 / jeunes metteurs en scène
Dans les poubelles de l’Histoire
Une entrée en matière convaincante pour la septième édition du prix du Théâtre 13 des jeunes metteurs en scène. Hugo Malpeyre s’empare d’une pièce de l’auteur français Marc Dugowson, « Un siècle d’industrie » (2002), une œuvre qui interroge la responsabilité des industriels allemands dans le processus d’extermination des juifs.
Marc Dugowson, auteur d’une douzaine de pièces, appartient à une génération d’auteurs (qu’ils soient romanciers
ou dramaturges) qui ne cessent de se pencher sur les déchirements de la grande Histoire, et notamment la période de la Seconde Guerre mondiale. Librement inspirée d’une histoire vraie,
Un siècle d’industrie (créée pour la première fois en 2006) est une pièce dérangeante, qui ausculte le comportement de certains industriels allemands pendant la guerre
– en l’occurrence un fabricant de fours crématoires – et la collusion de fait entre ceux‑ci et le système de déportation et d’extermination. Une imposture qui perdure parce que
« tout le monde y trouve son compte », comme l’écrit l’auteur.
L’intrigue mêle habilement la grande Histoire et la saga familiale. Nous sommes dans les années 1920, alors que l’Allemagne se remet difficilement de la Première Guerre. L’entrepreneur Kolb, prêt à tout pour vaincre les difficultés économiques et assurer la survie de son entreprise, jette son dévolu sur un personnage arriviste et sans scrupules, l’ingénieur Krüg. Quelques années plus tard, Kolb, tétraplégique et diminué, fermera les yeux sur les contrats les plus douteux passés par Krüg avec les nazis qui dirigent les camps de la mort. Tout comme il fera mine de ne pas voir la liaison qu’entretient sa femme Gertha avec le même Krüg, dont elle aura un enfant – une même hypocrisie enveloppant les relations d’affaires et les rapports familiaux.
Des idées plus que des moyens
Pour produire un théâtre de qualité, les idées comptent plus que les moyens mis en œuvre. Hugo Malpeyre et ses deux scénographes ont visiblement fait avec les moyens du bord, à commencer par ces pancartes, « Auschwitz », « Erfurt », placées de chaque côté de la scène pour signaler les lieux de l’action. Mais ils ont perçu, et c’est l’essentiel, la logique d’une pièce ramassée qui procède par raccourcis pour mettre en évidence le caractère implacable de la société capitaliste et son obsession de la concurrence jusqu’à l’aveuglement. La tension dramatique monte à mesure que les années s’égrènent, l’horreur de la Shoah se devinant derrière les soucis de l’ingénieur : le gaz utilisé pour supprimer les détenus qui attaque le métal des gaines d’aération, ou les rendements démentiels qu’il faut atteindre.
Malgré ses moyens limités sur le plan matériel, la mise en scène d’Hugo Malpeyre est cohérente et efficace, et cela même si elle donne parfois l’impression d’appliquer des recettes : les changements de costumes à vue, la bande sonore décalée jouant la carte de l’easy listening, voire les vêtements épars sur le plateau pour symboliser les corps des disparus et la montée de l’horreur. Pas forcément plus original, le fauteuil roulant du paralytique, bricolé avec un Caddie, et qui donne au personnage de Kolb une dimension caricaturale. Mais on reconnaît pourtant un metteur en scène prometteur à la façon saisissante de suggérer le basculement du destin de certains personnages (le comptable juif Ferlich et sa maîtresse Hilde), ou de représenter la catastrophe finale et la prise de conscience tardive de Kolb.
Des marionnettes de l’Histoire
La pièce opère aussi parce que la distribution, très homogène, comporte de vrais talents en devenir. Gaëtan Delaleu, dans le rôle de l’ouvrier Ritter, ancien communiste devenu nazi, fait froid dans le dos. Tristan Gonzalez campe de façon sobre et virile cet ingénieur Krüg devenu complice de la pire folie meurtrière pour asseoir son ambition. Et surtout Naïs el‑Fassi, jeune comédienne au jeu déjà très maîtrisé, interprète remarquablement Gertha – sans doute le personnage le plus intéressant de la pièce, se jouant de façon machiavélique des hommes qui l’entourent. Tous contribuent à la réussite d’un spectacle esthétiquement abouti qui donne à voir les protagonistes de ce drame pour ce qu’ils sont, c’est‑à‑dire des marionnettes de l’Histoire. ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
Un siècle d’industrie, de Marc Dugowson
Texte publié aux éditions L’Avant-scène, coll. « Les Quatre‑Vents »
Mise en scène : Hugo Malpeyre
Avec : Maxime Berdougo, Gaëtan Delaleu, Naïs el‑Fassi, Vladimir Golicheff, Tristan Gonzalez, Mathieu Lourdel, Dina Milosevic
Collaboration artistique : Fabrio Godinho
Scénographie : Emmanuelle Chiaponne‑Piriou et Josselin Vamour
Création lumières : Delphine Perrin
Création sonore : Hugo Malpeyre
Théâtre 13‑Seine • 30, rue du Chevaleret • 75013 Paris
Métro : Bibliothèque-François‑Mitterrand
Réservations : 01 45 88 62 22
Le 12 juin 2012 à 19 h 30, le 13 juin 2012 à 20 h 30
Durée : 1 h 30
16 € | 12 € | 8 € | 6 €
Prix du Théâtre 13 des jeunes metteurs en scène, du 12 juin au 1er juillet 2012
Programme détaillé : www.theatre13.com
Pass pour les six spectacles : 36 €
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