Mercredi 17 mars 2010 3 17 /03 /Mars /2010 23:23

Tchekhov : du rire aux larmes, de la fête

au drame

 

Serge Lipszyc est un homme étonnant, le genre d’artiste « contorsionniste » capable de conserver l’équilibre de la cohérence. D’une main, il met en scène du Guitry (avec Robin Renucci dans un théâtre de 700 places), de l’autre, du Tchekhov (sans tête d’affiche dans un théâtre de 80 places). Il présente en effet au Théâtre de l’Opprimé un superbe diptyque, adapté sous les titres de « Un Platonov » et « Trois sœurs ». Un travail intelligent et beau, qui laisse en bouche un goût délicieux : celui d’un bonheur simple de théâtre.

 

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« Un Platonov » | © Sandrine Lamblin

 

1. « Un Platonov » : sans père et sans repères

Un parquet et quelques chaises, voilà l’univers très théâtral dans lequel vont évoluer les quatorze comédiens de ce Platonov. Ces humbles éléments sentent bon le bois rustique, et donnent une idée de ce que nous allons observer : une humanité rustique elle aussi, de la matière humaine brute de décoffrage, dans toute sa simplicité et son authenticité. Cette scénographie légère n’offre pas d’illusion possible : nous sommes bien au théâtre, spectateurs de ces destins tragiques évoluant sur scène. L’espace intelligemment épuré au maximum laisse toute la place aux comédiens et au texte.

 

Cette distribution, en effet, est excellente, et l’on se réjouit de voir à quel point chaque comédien peut correspondre parfaitement au physique de son personnage. Bruno Cadillon en Nikolaï Ivanovitch se détache quelque peu du lot, son jeu pouvant se situer au croisement étonnant de Jean Reno et Pierre Arditi. Serge Lipszyc, malheureusement, ne semble pas avoir les épaules, en tant que comédien, pour incarner toute la complexité de Platonov : il s’enferme dans des intonations répétitives et lasses, qui finissent par nous lasser nous-mêmes. Face à lui, Valérie Durin fait merveille en incarnant une Anna Petrovna radieuse et naturelle. Catherine Ferri en Sacha et Marc Ségala en Ossip forment un duo très fin et réellement émouvant. Julien Léonelli est parfait en Isaak Abramovitch, et l’on regrette de ne pas le voir davantage. Sylvain Méallet nous gratifie d’un Kirill Glagoliev boule d’énergie lubrique et drolatique. Ce n’est pas minimiser le talent des autres que de ne citer que ceux-là, car toute la troupe est excellente. Seul Pierre Ficheux en Sergueï Pavlovitch est quelque peu en faiblesse par rapport aux autres, en offrant une émotion légèrement plaquée qui n’arrive pas à nous toucher.

 

« Avant de pourrir dans un trou, allons mener la belle vie ! »

Aucune sophistication pédante ou effets de manches grandiloquents ici, mais la simplicité, le respect, l’intelligence. La beauté de tout cela, aussi. Une très belle lumière nimbe l’ensemble, nous faisant passer avec poésie de la chaleur d’une journée d’été à la fraîcheur d’une soirée de fête. Même si l’on ne peut que regretter la relative pauvreté des costumes, tout dans ce spectacle est mis en œuvre pour se placer au service de l’auteur et de l’humanité qu’il dépeint merveilleusement. Il est impossible de résumer véritablement Platonov. Ce personnage orphelin semble heureux, mais, polygame dans l’âme, il sombre peu à peu dans le désespoir comme « une cloche qui sonne dans le vide ». Quand on sait que Tchekhov a écrit cette pièce-fleuve à seulement dix-huit ans, cela donne le tournis, comme tous les génies. Cette fuite d’un monde auquel Platonov n’est pas adapté est d’une criante actualité. Alors, finalement, « avant de pourrir dans un trou, allons mener la belle vie ! ».

 

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« Trois sœurs » | Jean-Louis Martineau

 

2. « Trois sœurs » : l’étiolement des rêves

Face au foisonnement sentimental d’une pièce de jeunesse, la deuxième partie du diptyque nous met face à l’avant-dernière pièce de Tchekhov, une véritable pièce d’orfèvrerie humaine, toujours aussi moderne et mordante. On assiste à la vie faite d’illusions perdues de trois sœurs, Macha, Olga et Irina, qui vivent avec leur frère Andreï dans la campagne profonde de la Russie tout en rêvant de retourner à Moscou. Elles sont cruellement conscientes de n’avoir rien construit de véritable, et le temps qui passe constitue autant de morsures dans leur ennui : « La vie nous étouffe comme une mauvaise herbe » disent-elles, « le bonheur n’existe pas, il est dans nos désirs ».

 

Pour montrer cet écoulement douloureux du temps, la pièce se déroule sur cinq ans, et l’on a quelques difficultés à saisir les différentes ellipses, à cause, notamment, de l’absence de changement de costumes. Heureusement, Michèle Gaulupeau, charmante nourrice, indique aussi les didascalies qui plantent le décor avant chaque acte. La scénographie, tout aussi légère, semble un peu plus travaillée : deux grands panneaux translucides découpent l’espace, beaucoup de belles chaises, et quelques lampes descendant du plafond. On apprécie aussi la création lumière de Jean-Louis Martineau, qui ose jouer autant avec le noir qu’avec la lumière pour laisser parfois les comédiens dans une superbe pénombre. Avec treize comédiens sur le plateau, Serge Lipszyc a réussi des déplacements choraux très bien travaillés.

 

C’est Julien Leonelli qui retient particulièrement notre attention

Dans ces Trois sœurs, c’est Elsa Rosenknop (Irina) qui éclaire la scène de la beauté de sa jeunesse et de sa sincérité. À ses côtés, Catherine Ferri (Olga) et Valérie Durin (Macha) l’encadrent de leur maturité et de leur finesse. Serge Lipszyc (Verchinine) réussit cette fois à nous convaincre en dosant subtilement la sobriété de son personnage de lieutenant-colonel. Stéphane Gallet est surprenant d’humanité et d’émotion en composant un Prozorov très sensible et fin. Gérard Chabanier excelle dans le rôle balourd de Koulyguine. Encore une fois, c’est Julien Leonelli qui retient particulièrement notre attention. Il compose un baron Nikolaï que l’on n’attendait pas, jeune homme très contemporain, tout en élégance, politesse, précision, et tenue corporelle. Tous sont admirablement méconnaissables entre les deux pièces, d’un rôle à l’autre, et pas une fois l’on ne « voit » le personnage qu’ils interprétaient dans Un Platonov. Pari gagné, par leur talent !

 

Avec peu de moyens et beaucoup de goût, Serge Lipszyc et sa troupe nous entraînent donc à leur suite dans la beauté et la finesse de Tchekhov, dont on se délecte tant elles sont intelligemment mises en valeur ici. Voir quatorze comédiens sur le plateau d’une salle modeste est devenu un bonheur trop rare à notre époque pour s’en priver ! C’est du très bon travail, devant lequel on passe un moment délicieux. Et finalement, c’est bien ça le plus important. Merci M. Lipszyc ! 

 

Emmanuel Arnault

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


1. Un Platonov, d’Anton Tchekhov

Mise en scène : Serge Lipszyc et Franck Berthier

Texte : Valérie Durin et Serge Lipszyc

Avec : Valérie Durin, Pierre Ficheux, Juliane Corre, Patrick Palméro, Sylvain Méallet, Judith d’Aleazzo, René Jauneau, Bruno Cadillon, Gérard Chabanier, Julien Léonelli, Stéphane Gallet, Serge Lipszyc, Catherine Ferri, Marc Ségala

Scénographie : Sandrine Lamblin

Lumières : Jean-Louis Martineau

Théâtre de l’Opprimé • 78, rue du Charolais • 75012 Paris

Réservations : 01 43 40 44 44

Du 24 mars 2010 au 3 avril 2010, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 heures

Intégrale tous les samedis : 16 heures : Un Platonov, 19 heures : Intermède croustillant, 20 heures : Trois sœurs

Durée : 2 h 45

16 € | 12 € | 10 €

2. Trois sœurs, d’Anton Tchekhov

Mise en scène : Serge Lipszyc

Texte : Valérie Durin et Serge Lipszyc

Avec : Valérie Durin, Pierre Ficheux, Juliane Corre, Patrick Palméro, Sylvain Méallet, Gérard Chabanier, Julien Léonelli, Stéphane Gallet, Serge Lipszyc, Catherine Ferri, Marc Ségala, Elsa Rosenknop, Michèle Gaulupeau

Scénographie : Sandrine Lamblin

Lumières : Jean-Louis Martineau

Théâtre de l’Opprimé • 78, rue du Charolais • 75012 Paris

Réservations : 01 43 40 44 44

Du 10 mars 2010 au 21 mars 2010, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 heures

Durée : 2 h 15

16 € | 12 € | 10 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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