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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 22:00

La finesse d’un battement d’ailes

de papillon et la force d’un typhon

 

Se rendre au Lucernaire est toujours une joie, tant ce lieu unique offre une ambiance chaleureuse. Le public se voit ici poser une question importante : « Un papillon qui bat des ailes à New York peut-il provoquer un typhon à Pékin ? » Derrière ce titre original et intrigant se cache un spectacle qui, malgré un texte assez difficile d’accès, se révèle d’une grande qualité artistique.

 

Avec ce dialogue, le célèbre auteur italien Antonio Tabucchi nous projette dans son pays en juillet 1988 : on assiste à la confrontation entre le colonel Bonaventura, expert dans la lutte antiterroriste, et Leonardo Marino, ancien ouvrier de Fiat et militant actif du parti d’extrême gauche italien Lotta continua. En mai 1972, par obéissance absolue à son parti, Marino aurait servi de chauffeur à l’assassin du commissaire Calabresi, meurtre commandité par Lotta continua. Repenti, Marino finit par accuser au cours de cet entretien les dirigeants du parti et le meurtrier, qui sont condamnés à vingt-deux ans de prison ferme sur sa seule parole. Évidemment, ce fait précis est très ancré historiquement. Du coup, malgré ce qu’en dit le metteur en scène, il faut un certain effort au spectateur pour passer au-dessus de cette singularité et appréhender l’universalité des sentiments humains contenue dans le texte, et la douloureuse nuance qu’il y a entre la délation et le repentir.

 

« Un papillon qui bat des ailes à New York peut-il provoquer

un typhon à Pékin ? »

 

La scénographie puise sa force dans sa sobriété. À cour, un morceau de parquet symbolise la terrasse au bord de la mer, sur laquelle se déroule par anticipation leur nouvelle rencontre dix ans après la nuit du fameux entretien. À jardin, deux chaises et une table figurent le bureau qui a servi de cadre à l’interrogatoire. Au sol, de grandes bâches noires froissées reflètent joliment la lumière intimiste des projecteurs. Le travail de Thierry Atlan prend le parti de faire entendre la puissance du texte par une mise en scène assez statique, une grande simplicité dans ses effets et une direction d’acteurs très précise. On peut émettre peut-être certaines réserves sur l’utilisation un peu trop appuyée d’illustrations sonores pour évoquer les bruits de la plage ou de la ville.

 

Sur scène, Yves Arnault et Patrice Paroux incarnent ces deux figures humaines si opposées avec beaucoup de conviction et de finesse. On sent l’expérience et l’aisance chez ces deux comédiens d’âge mûr, dans chaque phrase autant que dans chaque silence. Leur maturité et leur humanité nous touchent au cœur, et leur jeu est un régal de justesse et de retenue, jamais en force mais toujours fort. Face à la cruauté raffinée et manipulatrice de l’un se dresse l’humanité mise à nu de l’autre. Ce dialogue profond, complexe, admirablement ciselé par Tabucchi, prend toute son ampleur grâce à l’interprétation de ces deux comédiens qui incarnent aussi bien la finesse d’un battement d’ailes de papillon que la force d’un typhon. Entre New York et Pékin, il y a le Lucernaire, et un beau spectacle à voir. Et qui sait… Pendant qu’un papillon bat des ailes à New York, peut-être qu’un autre papillon à Pékin bat des ailes en même temps, mais dans le sens inverse… 

 

Emmanuel Arnault

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Un papillon qui bat des ailes à New York peut-il provoquer un typhon à Pékin ?, d’Antonio Tabucchi

Conception et mise en scène : Thierry Atlan

Avec : Yves Arnault et Patrick Paroux

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

www.lucernaire.fr

À partir du 30 septembre 2009, du mardi au samedi à 18 h 30, dimanche à 17 heures

Durée : 1 heure

20 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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