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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 01:14

Hamlet au royaume
de l’absurde


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Dans la salle du Théâtre de l’Odéon ont été dressées des tables de cabaret dont le caractère rustique et sobre se distingue, avec une sorte d’irrévérence, du décor solennel des balcons, éclatant de stucs dorés. Cette surprise était loin d’être la dernière, même si quatre heures trente de spectacle finissent par venir à bout de votre concentration et user le ressort de l’absurde.

Il y a des auteurs qui ne supportent difficilement la traduction : Shakespeare en fait partie. Il est toujours douloureux d’entendre Roméo et Juliette (pour ne prendre qu’un seul exemple) en français : d’une cascade luxuriante de vie, d’esprit et de finesse, on écope souvent d’une longue mélopée mielleuse. Peut-être des restes de l’inimitié franco-britannique sont la cause de ce qu’il est impossible de voir un Shakespeare dans le texte… Mais là n’est pas la question !

Si les pièces de Shakespeare supportent mal la traduction, les adaptions lui ont souvent réussi, et il semble que la « modernisation » de ses textes soit une préoccupation de nombre de metteurs en scène et de réalisateurs. Un cabaret Hamlet en est un bon exemple. Le texte à été en parti réécrit, certaines tirades déplacées, certains personnages bousculés (Horatio devenant Horatia, et Hamlet étant joué par un acteur ayant l’âge d’être le père de sa mère, la reine du Danemark). Une fois de plus, on peut dire que l’irrévérence face aux monuments de la littérature dramatique les sort de cette fixité qu’implique leur caractère d’immortalité effrayante. On se rappelle que Shakespeare incarne un théâtre de vie intense, un langage proche de nous, sans toute cette cristallisation un peu morbide que l’on lui confère souvent par le culte de l’authenticité.

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« Un cabaret Hamlet » | © V. Arbelet

La salle est divisée en trois zones : l’orchestre séparé de l’aire scénique par une très longue table de bois à laquelle des spectateurs sont assis, un second espace-cabaret qui mord sur la scène et, en surélévation, le domaine du jeu. En d’autres termes, la scénographie crée un cabaret dans le cabaret, un spectacle dans le spectacle. Une scénographie complexe certes, mais impressionnante, foisonnante, regorgeant de stratagèmes et de surprises. La mise en scène également. La première, et non la moindre, c’est le superbe cheval gris pommelé qui s’élance sur les tréteaux de bois pour amorcer la première scène. L’étonnement se lit sur les visages. Un sourire d’enfant flotte sur les lèvres des spectateurs.

Un univers chatoyant

La première partie du spectacle est un festival. L’absurde se mêle au réalisme, l’insolence épouse la plus profonde des fidélités. Sans cesse surpris et bousculé, le spectateur découvre un Hamlet qui se rit. Les chansons sont vivantes, drôles et toujours inattendues, accompagnées par le Tobetobe-Orchestra, au sein duquel notre cheval fait figure de mascotte. Les costumes, décors, lumières nous promènent dans un univers chatoyant, au sein duquel se déroule la trame d’un drame tragi-comique que nous voyons pour la première fois. Malgré, il faut le noter, un très gros défaut dans le travail du chant des acteurs, avec Palme d’or pour Emmanuelle Wion, qui, si fine et éclatante qu’elle soit dans son interprétation de la reine du Danemark, est une chanteuse abominable…

Hélas, la seconde partie, est très décevante. L’entracte trop court, permettant à peine de fumer une moitié de cigarette ou de patienter dans la file des toilettes, ne fait rien pour améliorer la qualité de notre concentration. La première scène s’ouvre sur le roi et Laertes en train de procéder à leurs petites affaires derrière une série d’urinoirs… Au-delà de la gratuité un peu agaçante de la scénographie, je n’ai pu m’empêcher de penser à tous ceux qui n’avaient pas eu le temps de parcourir la totalité de la file des toilettes avant que la cloche ne sonne… On est également étonné que le dernier tableau du spectacle montre des cadavres (Hamlet, le roi, la reine et Laertes) pendus en fond de scène, évoquant un crime de guerre contemporain (les comédiens qui hissent les cadavres sont revêtus d’uniformes type 1914-1918). Bon. Du coup, quand le rideau tombe, l’emballement de la première partie a laissé place à une lassitude un peu désappointée. 

Lise Facchin


Un cabaret Hamlet, d’après Hamlet de William Shakespeare

Adaptation : Matthias Langhoff

Mise en scène : Matthias Langhoff

Avec : Marc Barnaud, Patrick Buoncristiani, François Chattot, Agnès Dewitte, Gilles Greenen, Charlie Nelson, Anatole Koama, Frédéric Kunze, Philippe Marteau, Patricia Pottier, Jean-Marc Sehlé, Emmanuelle Wion, Delphine Zingg et Osvaldo Calo

Le Tobetobe-Orchestra : Antoine Berjeaut (trompette), Osvaldo Calo (piano), Antoine Delavaud (percussions), Jean-Christophe Marq (violoncelle), Brice Martin (basse)

Décor : Matthias Langhoff

Costumes : Arielle Chanty

Musique : Olivier Dejours

Toiles : Catherine Rankl

Dessin : Alfred Kubin

Lumière : Frédéric Duplessier

Traduction : Irène Bonnaud

Odéon-Théâtre de l’Europe • place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.fr

Du 5 novembre au 12 décembre 2009

Durée : 4 h 30

De 32 € à 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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